« La lecture est un plaisir qui se paie » : l’angoisse de lire selon Antoine Compagnon

« La lecture est un plaisir qui se paie » : l’angoisse de lire selon Antoine Compagnon

Dans cette archive de 2001, l’éminent professeur de littérature Antoine Compagnon évoque l’angoisse, le spleen et le malaise qui cernent la lecture… et qui font qu’un livre en vaut la peine.

Aujourd'hui, on préfère insister sur le plaisir de la lecture : cela fait partie des idées du temps et du monde. Par exemple, pour tenter de défendre le livre contre la séduction et le prestige de l'image, contre le monopole spirituel de l'électronique, les pédagogues citent à qui mieux mieux le plaisir comme l'alpha et l'oméga de la lecture. Les textes officiels sur le français au collège et au lycée parient sur le plaisir pour sauver la lecture de la débandade face à la télé, la planche à voile et les stupéfiants. Ce sont là de bonnes intentions, mais aussi de périlleuses illusions. Bien sûr, il y a un plaisir de la lecture, et il n'est pas question de le nier : plaisir de s'abîmer dans le monde d'un roman, plaisir de jouer avec la langue d'un poème, plaisir de voir la durée se rétrécir à l'instantané de la fiction, plaisir de comprendre soi-même et le reste. Mais ce n'est pas un plaisir inoffensif ; c'est un plaisir qui se paie. Comment, pourquoi voiler que la lecture est liée en profondeur au spleen et à l'angoisse, au point que je me demande parfois si les mélancoliques ne sont pas les seuls bons et vrais lecteurs ?

Voyez Montaigne, ce modèle de lecteur. Il se retira dans sa librairie, pour lire et se trouver, « s'arrester et rasseoir en soy », comme il dit. Or, tout au lieu d'atteindre le repos, la paix, la tranquillité de l'âme, c'est l'inquiétude, les chimères et monstres fantasques », bref des cauchemars, qu'il a d'abord rencontrés dans la compagnie des livres. S'il s'est mis à écrire, c'est parce que la lecture lui faisait mal, le rendait malade, parce qu'au lieu de l'apaiser elle le troublait. La lecture, loin de lui donner des certitudes, de l'assiette, de la résolution, défaisait le peu d'assurance qu'il avait sur la vie et surtout sur la mort. Et ce n'est qu'après un long détour qu'il apu dire, dans « Des livres » : « Je ne cherche aux livres qu'à m'y donner du plaisir par un honneste amusement. » Oui, il parle bien du plaisir, mais d'un plaisir qui ne va nullement de soi, qui est atteint après une dure ascèse, conquis sur l'atrabile.

Voyez encore Madame Bovary, dont les lectures trompent l'ennui de la vie de pensionnat et de province avant de la mener au suicide. Ses dégoûts, ses amours viennent des livres. Or la lecture est dangereuse. « Sa vie, au sens le plus brûlant, le plus dévastateur, est formée par les livres », disait Roland Barthes.

« La lecture est un plaisir qui se paie. Elle est liée en profondeur au spleen et à l'angoisse. Comme Montaigne, Proust, ou encore Madame Bovary, les mélancoliques ne sont-ils pas les seuls bons et vrais lecteurs ? »

Madame Bovary meurt de ses lectures, comme Paolo et Francesca, dont l'amour fut inspiré par Lancelot et Guenièvre à la lecture des romans de la Table ronde et qui furent condamnés à l’Enfer éternel chez Dante. « Nous sommes beaucoup – sinon tous – des Bovary », poursuivait Barthes. Oui, la lecture est un plaisir, mais un plaisir qui tue. 

Voyez Proust, associant définitivement dans « Journées de lecture » la lecture aux longues journées vagues des grandes vacances de son enfance. Bien entendu, il décrit la lecture comme un « plaisir divin » face auquel toutes les autres activités de loisir sont perçues comme des obstacles : « ces lectures au temps des vacances, qu'on allait cacher successivement dans toutes celles des heures du jour qui étaient assez paisibles et assez inviolables pour pouvoir leur donner asile ». Mais ce qu'il évoque ensuite, c'est quand même une expérience très troublante, car ce dont il se souvient, c'est bien moins des livres lus que du monde alentour, « des jours enfuis », de la rumeur qui entoura, dérangea, prolongea la lecture : « Il n'y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passé avec un livre préféré. » 

Le temps de lire, nous rappelle Proust, c'est idéalement ce temps infini de l'enfance, temps ouvert sur le 14 juillet, le 15 août, la rentrée d'octobre, la Toussaint, Noël, Pâques, immense durée à meubler, apprivoiser, réduire, temps que chaque dimanche reproduit en petit, avec le serrement du cœur du milieu de l'après-midi. Qui ne se souvient de son enfance comme d'une ère illimitée, latente, vaine ? La lecture est un plaisir, plaisir de Montaigne, plaisir de Madame Bovary, plaisir de Proust, plaisir inséparable de l'ennui, un plaisir qui se détache comme un memento mori sur fond de vacuité – la « marinade » de Flaubert –, et qui, une fois le livre clos, reconduit aussi à l'inquiétude. Proust ne l’ignorait pas non plus, quand il analysait ce moment de perte qui suit la fin du livre. On a tourné la dernière page : « Les prisons de Parme étaient vides. » « Il vient de recevoir la croix d'honneur.» « Qu'on en parle plus. » Et on se sent profondément désolé, très exactement désœuvré ; on regarde dans le vide. 

Il est deux ou trois heures du matin, on a poussé la lecture jusque-là, au lit, malgré les recommandations des parents, appuyé sur un coude puis sur l'autre au rythme des crampes, en fraude, prélevant sur demain, et maintenant Julien est mort. Ça se termine d'ailleurs toujours par la mort – « je me levais, je me mettais à marcher le long de mon lit », dit Proust, pour calmer l'émotion –, et ça nous coûtera encore une nuit d'insomnie.

Pour ne rien dire du début de la lecture, tout aussi dérangeant, pendant des pages et des pages – trente, soixante, cent –, avant que je ne me repère, que je ne trouve mes marques, que je ne me sente chez moi dans le monde du roman. Un livre dans lequel on entre comme dans du beurre, c'est probablement un livre qui n'en vaut pas la peine. Et il y a des livres avec lesquels l'égarement initial n'est jamais dépassé, il y a des livres qui veulent que vous renonciez à eux, ou, si vous y persévérez, que vous soyez mal à l'aise jusqu'au bout. Il y a des livres que j'ai commencés vingt fois, sans jamais franchir le seuil du plaisir. Des années durant, par exemple, j'ai voulu terminer un récit de Maurice Blanchot, et chaque dimanche après-midi, vers cinq heures – l'heure noire –, je recommençais L'Attente, l'oubli, mais je me perdais toujours dans une lande infranchissable, jusqu'au jour où je me suis dit que l'intention de ce livre était bien de me désorienter pour jamais, de m'ôter tout plaisir de lecture, avant, après, et aussi pendant.

Ainsi il y a place pour de l'inquiétude avant la lecture, après la lecture, autour de la lecture, et même durant la lecture : la lecture est cernée d'angoisse. Toute une publicité mensongère voudrait nous faire croire – surtout aux écoliers, pour leur complaire – que la lecture est un plaisir inaltéré qui se consomme immédiatement, comme si le plaisir, c'était facile à prendre. Le résultat, c'est qu'après les livres d'enfant, ils se détournent des livres qui les peinent, exigent du malaise.

Pensez un moment à votre premier vrai plaisir de lecture : dans cette scène primitive, quelque chose vous a bouleversé après quoi ce n'était plus comme avant, vous n'étiez plus comme avant, comme Paolo et Francesca. Il y a deux sortes de livres, les livres dont vous sortez changé pour toujours et les autres. Un livre qui vous laisse tel quel n'est pas un livre qui valait la peine.

 

Cet article est tiré du n°400 (juillet-août 2001) du Magazine Littéraire.

 

Photo: « Grégoire Moulin contre l'humanité » de Artus de Penguern, 2001, France / Prod DB © Litswa - Sparkling / DR

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