Anatomie divine

Anatomie divine

En ne tolérant aucun manque de respect à leur Dieu, certains croyants projettent sur le divin leur propre sensibilité. Un comble.

La France serait-elle en proie à une gigantesque crise de foi ? Si l'on en croit un sondage Ifop publié par Charlie Hebdo le 4 février dernier, la moitié de nos concitoyens fait la moue quand il s'agit de bouffer du curé. Le droit de se moquer sans pincettes des religions, gagné de haute lutte dans un pays où l'on a longtemps torturé pour un blasphème et où, il y a cinq ans encore, des dessinateurs sont morts sous les balles des frères Kouachi pour avoir caricaturé le Prophète, n'est plus en odeur de sainteté. D'aucuns soupçonnent ce dernier de n'être qu'un permis de heurter gratuitement la sensibilité des croyants, voire le cache-nez de préjugés dommageables à leur encontre. Les mésaventures de Mila, victime d'un cyberharcèlement de masse pour avoir tenu des propos injurieux envers l'islam, ont servi de catalyseur à cette controverse qu'on aurait pu croire d'un autre âge. Plusieurs personnalités politiques et médiatiques, du secrétaire national du PCF Fabien Roussel au présentateur Cyril Hanouna, ont jugé bon de rappeler que, si rien ne peut justifier les menaces de mort, les croyances religieuses méritaient, elles aussi, le respect. « Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c'est nous qui l'avons tué ! », s'exclamait Nietzsche. Si bien intentionnés que puissent être nos gardiens du temple 2.0, ils semblent bien partis pour reprendre malgré eux le flambeau des fossoyeurs du (pas si) Tout-Puissant. Comment l'emportement d'une adolescente de 16 ans, dont la dignité est niée par des bigots en raison de son orientation sexuelle et qui, pour se défendre, propose de planter son doigt dans le Saint-Derche, pourrait-il relever d'un irrespect inadmissible ? Drôle de piété que celle qui pousse des croyants à se sentir visés quand on s'en prend à une entité censément parfaite. Ceux-là donnent raison à Évhémère, mythographe grec pour qui les dieux n'étaient que des hommes divinisés par la postérité. En projetant sur le divin leur propre susceptibilité ; en se réclamant de son honneur pour dédouaner leur violence, ces Tartuffes qui distillent la haine au nom d'une religion de paix sont les derniers des blasphémateurs. Le comble pour des soldats de Dieu : être incapables de prêcher plus haut que Son Cul.

 

Photo : © Marie Magnin/Hans Lucas/Via AFP

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