Amos Oz : « La curiosité est une valeur morale »

Amos Oz : « La curiosité est une valeur morale »

Amos Oz est mort vendredi 28 décembre 2018. Afin de lui rendre hommage, nous republions cette interview datant de 2010.

Ne faisant pas mystère de ses engagements, l'écrivain israélien défend toutefois le pur plaisir de la narration avec un recueil de nouvelles dans la lignée d'Italo Calvino.

L'oeuvre d'Amos Oz se donne comme un savant dosage entre la confession et la prise de position publique, l'autobiographie et la fiction, la prose romanesque et le pamphlet. Le plus célèbre des écrivains israéliens n'a ainsi cessé, pendant le dernier demi-siècle, de pratiquer le grand écart discursif. Avec, pour seul viatique, son empathie et son horreur des fanatismes politiques, nationaux ou religieux. « Écrasez l'infâme », suggère sans relâche ce Voltaire de La Paix maintenant, auteur d'une oeuvre tendre et ironique, onirique et profonde, rappelant volontiers que « le mal n'est pas à notre porte » mais « rôde en chacun de nous ». Alors que paraît en France la traduction d'un recueil de nouvelles, Scènes de vie villageoise, qui révèlent sa parenté insoupçonnée avec Italo Calvino, sinon avec la littérature potentielle, Le Magazine Littéraire a interrogé l'écrivain aimant à rappeler que « le problème de la littérature israélienne est qu'elle doit utiliser la langue des prophètes pour dire que le héros descend les poubelles ». Ce grand admirateur de Tchekhov évoque ainsi Israël, le pouvoir du roman, les permanences de la culture juive, sa relation à l'héritage européen, mais aussi l'intérêt qu'éveillent en lui les écartèlements de chaque homme. Rencontre avec un pessimiste actif qui tient la fabulation pour la voie d'accès la plus sûre au « secret des existences ».

Hannah Arendt a dit que, sans la capacité de raconter des histoires, les hommes seraient incapables d'appréhender leur existence. Est-ce ce qui vous pousse à écrire ?

Amos Oz. Si j'écris, c'est peut-être en vertu d'une motivation moins élaborée : j'aime raconter des histoires, et je suis même persuadé que les gens aiment en entendre.

On pourrait croire que vos histoires sont des allégories…

Oh, non, jamais ! Aucune de mes histoires n'est une allégorie ! J'écris des histoires sur des gens qui existent réellement. C'est la vie qui est ma seule source d'inspiration.

Au début de vos romans, le lecteur scelle une sorte de pacte…

Plus exactement, un pacte se noue entre l'auteur et le lecteur. Le lecteur est enjoint d'apporter sa contribution au travail littéraire, il est un partenaire. Dans mes dernières nouvelles, il est même mis en demeure de deviner et d'inventer la fin de l'histoire. Mes textes sont parfois extrêmement énigmatiques.

Justement, ce procédé d'ellipse - qui expose certains de vos récits, notamment dans votre dernier recueil, à la fantaisie créatrice des lecteurs - est-il comparable au travail entrepris par Italo Calvino dans ses nouvelles ?

C'est toujours un honneur d'être comparé à Italo Calvino - mais un honneur ô combien écrasant !

Pour Calvino, comme pour vous, peut-on dire que la vie fictionnée est avant tout une succession d'événements contingents ?

Disons plutôt que, dans mes nouvelles, chaque personnage possède un secret. Il part à sa recherche sans savoir en quoi il consiste. Tous mes personnages ont un point commun : ils recherchent une chose qu'ils ignorent, et ne savent guère où la trouver. Mais, à chaque strate du récit, ils sont plongés dans cette quête fiévreuse.

On pense à ce stade à Une histoire d'amour et de ténèbres, votre autobiographie...

À travers la littérature, on ne fait jamais que chercher le secret de nos vies. Quand j'étais professeur dans un lycée, j'essayais d'éveiller l'appétit pour la littérature chez mes élèves. Je leur expliquais que lire était comparable à un processus érotique. Quand on prend un livre que l'on n'a jamais lu, on déchiffre le titre, on regarde la couverture, on l'ouvre, on le parcourt, parfois on le sent, on le renifle, et puis on commence. Et là, c'est une affaire d'alchimie personnelle entre le lecteur et l'écrivain. Dès la première page, ça prend ou ça ne prend pas. Tout commence par cette aventure charnelle. Peut-être la lune de miel entre les lecteurs et le livre appartient-elle à une époque révolue ? Si cela devait être le cas, il subsisterait toujours une minorité passionnée. Et si un jour on fermait toutes les bibliothèques, il y aurait des lecteurs en manque qui s'y introduiraient par effraction !

Les Israéliens lisent-ils encore beaucoup, ou sont-ils touchés par la même désaffection pour l'écrit que nombre d'Européens ?

Une enquête a montré qu'ils lisent plus que toute autre nation, excepté l'Islande ! Le peuple juif est un peuple du verbe. Pendant des siècles, il ne comptait ni peintre, ni sculpteur, ni architecte : les arts de la représentation lui étaient fermés. Ses cathédrales étaient de plume. Cela a changé, bien évidemment, mais ils lisent encore.

Quelles sont, d'après vous, les obsessions caractéristiques qui imprègnent aujourd'hui la littérature israélienne ?

Je peux répondre d'un mot : l'insécurité.

Comment percevez-vous votre singularité dans le paysage littéraire israélien ?

J'essaie d'écrire avec humour, empathie et curiosité. La curiosité est une valeur morale. Cela peut vous sembler banal, mais je pense qu'une personne curieuse est une personne meilleure. Et, dans ce même ordre d'idée, je crois qu'une personne curieuse est aussi un meilleur auteur. Et puis, vous savez, l'humour et la compassion s'inscrivent dans une longue tradition juive.

Depuis plusieurs décennies, vous êtes l'une des voix intellectuelles du « camp de la paix » et, dans un livre récent, Aidez-nous à divorcer, vous avez théorisé les vertus du compromis. En ce début d'année 2010, pourquoi la paix entre Israéliens et Palestiniens passe-t-elle, selon vous, davantage par une séparation que par une réconciliation ?

Si impitoyable qu'il paraisse, le divorce dont je me fais, depuis longtemps, l'avocat est l'unique chemin vers une issue favorable, ou de compromis, au conflit qui déchire nos deux peuples. Et puis la vie, en son essence, c'est le compromis. Et l'opposé du compromis, ce n'est pas l'idéalisme, mais le fanatisme et la mort. Par le terme « divorce », j'entends que les Israéliens et les Palestiniens doivent devenir de simples voisins. Ils vivent dans la même maison, mais ne trouvent pas l'harmonie. Aucun des deux ne peut déménager, car il ne possède un autre endroit où vivre. Ils doivent donc diviser leur maison en deux appartements plus modestes.

Vous insistez volontiers sur le fait que la plupart des Européens ne peuvent concevoir la vulnérabilité du peuple israélien. N'est-ce pas exagéré ?

L'Europe est toujours, pour une large part, incapable d'imaginer l'insécurité existentielle des Israéliens. Dans le conflit israélo-palestinien, il n'y a pas de bons et de méchants, comme les Européens aiment souvent le croire. Ce n'est pas un western, ni un combat entre le bien et le mal. C'est une vraie tragédie, c'est-à-dire un tiraillement entre deux revendications puissantes, convaincantes et valables - autrement dit un affrontement entre le juste... et le juste.

Dans de nombreuses interventions publiques, notamment dans les médias européens, vous avez coutume de déplorer le fait que de nombreux Européens répugnent à saisir le sionisme dans toute sa complexité. Est-ce la raison pour laquelle vous préférez définir le sionisme comme un « nom de famille » ?

Au moyen de cette métaphore, je veux dire qu'il existe, au sein du sionisme, une gamme très variée de sensibilités et de courants idéologiques : il y a le sionisme tellurique et annexionniste des sionistes religieux ; il y a le sionisme « révisionniste » de Jabotinsky et de ses émules du Likoud, ce sionisme dont j'ai raconté qu'il était celui de mon père, Arieh Klausner ; il y a enfin le sionisme humaniste, anti-annexionniste, dont je me sens, justement, l'héritier, depuis que, en pleine révolte adolescente contre mon géniteur, j'ai choisi de devenir un conducteur de tracteur de gauche...

Jusqu'à quel point la littérature peut-elle favoriser l'émergence d'une solution ?

La littérature joue un rôle indirect : elle nous aide à imaginer l'autre. Imaginer l'autre est toujours un pas important vers la résolution des conflits. Pas seulement entre des nations, mais entre maris et femmes, entre parents et enfants... Imaginer l'autre est une étape indispensable vers une meilleure compréhension mutuelle.

Dans quelle mesure votre travail littéraire a-t-il aidé, tout au long de votre vie, à appréhender la situation existentielle du peuple israélien, et des autres peuples de la région ?

Je dirais que l'ensemble de mon oeuvre tourne autour du thème de la famille. La famille ne cesse de m'apparaître comme l'institution la plus complexe de l'univers : tout à la fois comique, tragique, paradoxale... Si vous voulez me connaître en un seul mot, c'est le mot « famille ». En deux mots, ce sont les mots « famille malheureuse ». Pour mieux me connaître encore en plus de trois mots, lisez mes livres...

Comme vous l'écrivez dans Ailleurs peut-être, « soyez attentifs, les voix familières de la famille pénètrent dans votre chair. Prenez des forces. Retenez votre souffle. Fermez les yeux. Peut-être ». Vous faites une allusion au suicide de votre mère, lorsque vous aviez 12 ans, et à la révolte qui s'ensuivit contre votre père ?

Oui... Et c'est peut-être la raison pour laquelle, tant dans mon oeuvre fictionnelle que dans mes essais, je n'ai eu de cesse d'appréhender les conflits politiques en des termes familiaux. Et c'est aussi pourquoi, je le répète, au risque d'indigner certains, les contours globaux d'une solution du conflit entre nos deux peuples me paraissent devoir être ceux d'un divorce.

En campant votre saga familiale sur plusieurs générations, vouliez-vous aussi aborder les grands défis politiques de votre pays en termes familiaux ?

Bien sûr, car Une histoire d'amour et de ténèbres relate l'histoire de toute une époque à travers les yeux d'une seule famille.

Dans vos romans et vos nouvelles, vos personnages naissent-ils de votre expérience du réel ? Ou sont-ils parfois, même secrètement, des miroirs de votre personnalité ?

Les deux, à vrai dire ! Car j'ai créé ces figures en observant la réalité et en utilisant ma propre imagination.

Lorsque vous commencez à inventer un personnage, à quel moment ses traits caractéristiques se fixent-ils ? Avant d'entamer l'écriture ou au gré de celle-ci?

Lorsque je commence une nouvelle ou un roman, le personnage est comme un embryon. Au cours de l'écriture, il se développe et s'épanouit en individu à part entière. Mais au départ, oui, je l'imagine toujours comme un simple embryon.

Il y a donc une forme de développement organique au fil de l'écriture... Comment l'expliquez-vous ?

Je ne l'explique pas, je ne peux pas. Je sais juste que j'y prends plaisir.

Quels sont actuellement les enjeux que le débat démocratique international doit - ou devrait - prendre en compte ?

Je pense que le plus grand danger planétaire est le fanatisme sous toutes ses formes, et non le seul fanatisme islamique, comme le croient conservateurs et néoconservateurs. Nous n'assistons d'ailleurs pas, entre Israéliens et Palestiniens, à un « clash » civilisationnel, mais bien davantage à un clash entre des fanatismes présents des deux côtés. Aujourd'hui, le fanatisme est universel, et il peut être alternativement raciste, antisémite, religieux, et même environnemental ! Cela dit, dénier toute validité au concept de choc de civilisations n'équivaut pas à sous-estimer le danger du fondamentalisme musulman. Cela signifie simplement que vous cherchez à ne pas disjoindre l'islamisme des autres barbaries nihilistes dont il n'est qu'une des multiples expressions. Le véritable champ de bataille actuel n'oppose pas l'Occident et le monde arabo-musulman, mais les fanatiques et le reste de l'humanité. Ou, si vous préférez, ceux qui refusent, par principe, les compromis et ceux qui les acceptent.

Comment lutter contre le fanatisme ? En ranimant l'esprit des Lumières ? Les intellectuels d'aujourd'hui vous y semblent-ils décidés ?

Tout ce que je peux dire, c'est que je l'espère. L'Europe était et reste le théâtre d'une bataille entre la tradition humaniste et les adeptes du « noir et blanc ». Et la littérature a un rôle à tenir dans ce corps à corps des Lumières et du fanatisme. À condition de ne pas perdre de vue le fait que, le propre de la littérature, c'est de raconter simplement des histoires sans jamais parler de « bons » ou de « mauvais » personnages. Vous ne trouverez jamais une telle dichotomie dans mes livres. Je fais toujours attention à montrer toutes les facettes d'un personnage, ses ambiguïtés, ses ambivalences, bref l'ombre autant que la lumière.

En dehors du fanatisme, quelles sont les menaces contemporaines qui vous inquiètent ?

L'autre grand danger qui pèse sur nous est la commercialisation de nos vies. Je veux dire par là que beaucoup de gens autour de moi travaillent plus qu'ils ne le devraient, pour gagner un argent dont ils n'ont pas vraiment besoin, pour acheter des choses qu'ils ne désirent pas vraiment, pour impressionner des gens qu'ils n'aiment pas vraiment.

Vous pointez l'absurdité d'une certaine avidité matérielle. Souligne-t-elle l'urgence d'une révolution écologique ?

J'en suis convaincu, et ce que vous appelez la révolution écologique me semble aujourd'hui l'une des raisons d'espérer les plus solides.
Israel : Peace, War and Storytelling. Amos Oz

Article paru dans le numéro 494 en février 2010

Photo : Blaues Sofa, CC BY 2.0

Vient de paraître

Symphonies pastorales

Tel-Ilan, un village juif du Yishouv, le foyer national dans la Palestine mandataire. C'est dans ce bourg centenaire, fondé par les pionniers bien avant la création de l'État d'Israël, dans ce havre ceint de vignes et de vergers, qu'Amos Oz campe ses Scènes de vie villageoise, huit nouvelles évoquant une communauté pastorale imaginaire. Un décor unique et des personnages récurrents lui permettent de tendre un miroir aux passions et aux doutes des premiers pionniers sionistes. C'est la recomposition de toutes les valeurs traditionnelles que fait revivre sa plume âpre et chaleureuse, à charge pour le lecteur d'imaginer parfois le dénouement de certaines nouvelles. Depuis quelque temps, au contact de la terre proche-orientale, le judaïsme traditionnel se meurt, et les gens de la ville envahissent le samedi les rues de Tel-Ilan, bravant la trêve du Shabbat. Qu'importe : si Pessah Kedem, l'un des anciens du village, est inquiet, c'est pour d'autres raisons. Il déteste le jeune étudiant arabe fréquenté par Rachel, sa fille, qu'elle héberge en secret la nuit. En dépeignant avec humour et compassion les emballements contraires - et parfois désastreux, comme le suicide de l'épouse du maire -, en narrant le grand chambardement qui devait, en quelques années, embraser Tel-Ilan pour l'arracher à sa quiétude ancestrale, Amos Oz ne fournit pas un témoignage supplémentaire de sa virtuosité de conteur, il radioscopie le remugle des passions, avec ce pessimisme tendre qui est sa plus sûre marque de fabrique.

Repères

4 mai 1939. Naissance à Jérusalem. Ses parents, Yehuda Arieh Klausner et Fania Musman, sont des immigrants sionistes venus de Lituanie. Son père, ancien diplômé d'histoire et de littérature à Vilnius, était devenu bibliothécaire et accessoirement écrivain en Palestine mandataire.

1951. Suicide de sa mère.

1953. À l'âge de 14 ans, quitte son père, à qui il ne pardonne pas de ne pas avoir su empêcher la mort de sa mère.

1954. Adopte le patronyme d'Oz, qui signifie « force, courage » en hébreu.

1957. Installation dans le kibboutz de gauche Houlda, à la frontière jordanienne.

1958-1959. Sert dans l'unité Nahal et se trouve confronté à de violents incidents à la frontière syrienne.

1960. Études de philosophie et de littérature hébraïque à l'Université hébraïque.

1965. Publie Les Terres du chacal, son premier roman. Dès lors, il se met à écrire sans discontinuer, publiant un livre par an en moyenne.

1977. Membre fondateur du mouvement La Paix maintenant Shalom Akhshav, collectif international qui milite pour le dialogue avec les Palestiniens et la création d'un État palestinien.

1982. Livre de reportage, Les Voix d'Israël.

1986. Déménagementà Arad, dans le nord du désert du Néguev.

2002. Son autobiographie Une histoire d'amour et de ténèbres devient un best-seller en Israël.

2003. Signataire avec notamment David Grossman et A. B. Yehoshua du pacte dit de Genève.

2003-2005. Il revient à la littérature avec son roman Soudain dans la forêt profonde, puis avec Vie et mort en quatre rimes, un livre caustique se moquant de sa propre stature de « grand écrivain ».

2007. Figure parmi les auteurs favoris du prix Nobel de littérature, qui sera finalement attribué à Doris Lessing.

Janvier 2010. Publication en France de Scènes de vie villageoise.

Vient de paraître

Scènes de vie villageoise, Amos Oz, traduit de l'hébreu par Sylvie Cohen, éd. Gallimard, « Du monde entier », 208 p., 17 euros.

À lire d'Amos Oz une sélection

Mon Michaël, 1966.

Toucher l'eau, toucher le vent, 1971.

La Colline du mauvais conseil, 1973.

Connaître une femme, 1987.

Les Deux Morts de ma grand-mère et autres essais, 1994.

Une panthère dans la cave, 1995.

Seule la mer, 1996.

Une histoire d'amour et de ténèbres, 2002.

Soudain dans la forêt profonde, 2003.

Aidez-nous à divorcer ! Israël-Palestine, deux États maintenant essai, 2004.

Vie et mort en quatre rimes, 2005.

Comment guérir un fanatique essai, 2006.

Tous ces livres sont publiés en français chez Gallimard.