Affaire Griveaux : Zoé Sagan, bonjour mystère

Affaire Griveaux : Zoé Sagan, bonjour mystère

Zoé Sagan a publié un premier roman lors de la rentrée de janvier. Très active sur les réseaux sociaux depuis 2017, elle a aussi été l’une des premières à partager le lien menant aux sextos qui ont eu raison de la candidature de Benjamin Griveaux à la Mairie de Paris. Selon Libération et Le Point, il s'agirait, derrière ce nom, d'un couple travaillant dans le milieu de la communication. Mais qui est-elle vraiment ? 

Par Alexandre Gefen

Kétamine, le premier roman de Zoé Sagan (Au Diable Vauvert), est paru en janvier. Sorte de bûcher des vanités contemporaines, le pavé de 500 pages était jusqu’alors passé sous le radar de la presse. Depuis 2017, Zoé Sagan anime un compte Facebook/Twitter/Instagram en revanche très repéré, ultra-viral, qui agonit de l’intérieur les orgies décadentes des élites, pourfend les « pédophiles parisiens », les méthodes de dragues répugnantes des personnalités du cinéma ou de la politique, la société de consommation, de contrôle et d’appropriation des richesses, dénonce le « besoin-primate » des hommes autant que le contrôle des pensées et la fin de la démocratie. 

Il se trouve que la narratrice de Kétamine (gros appel de phares au Sérotonine de Houellebecq) est censée être une forme d’intelligence artificielle parvenant à s’infiltrer dans les secrets de la Babylone de nos élites. La quatrième de couverture assimile l’auteur et sa chimère cybernétique : « Le premier roman de Zoé Sagan, intelligence artificielle qui affole les réseaux. Une critique sociale au vitriol par une Balzac 2.0. » 

Il se trouve aussi que, le 12 février, Zoé Sagan a été l’une des premières à partager sur les réseaux sociaux le lien menant aux sextos et à la vidéo qui ont mis fin à la campagne parisienne de Benjamin Griveaux, avec ce commentaire : « L’inénarrable avocat et activiste Juan Branco m’a envoyé, ce midi, un lien au-delà du réel (signé par l’artiste Piotr Pavlenski). » Depuis la déflagration, elle est devenue l’objet de toutes les supputations. Qui est Zoé Sagan, évident pseudonyme de l’undercover journalism ?

Est-elle un masque derrière lequel se cacherait Juan Branco lui-même (qui publie au Diable Vauvert), Denis Robert, Frédéric Beigbeder ou Virginie Despentes, sans compter les services secrets en arrière-fond ? Est-elle Zorro ou Maryline, notre Saint-Simon ou notre Saint-Just, une nouvelle Françoise Sagan ou un mensonge masculin à la Louise Labé ? Est-elle une célébrité infiltrée ou un habile dispositif d’ingénierie littéraire, une artiste en quête de sens ou en mal de célébrité ? Le nom d’un collectif ? À moins qu’elle ne soit effectivement et tout bêtement une jeune écrivaine, au minimum très fan des écrits et des méthodes de Juan Branco et très bien informée par ses réseaux – ce qui apparaît pour l’heure le plus vraisemblable. Sur son mur Facebook, elle écrit : « Il n'y a pas une seule rédaction qui ne m'a pas écrit aujourd'hui. Du Point au Monde. Du Huffington Post à Marianne en passant par 20 Minutes. Je me suis dis au début "ah enfin ils viennent de lire mon premier roman" et en fait non c'était pour me parler du zizi de Benji. »

Sur son blog, elle se met en scène comme « une amazone qui brûle », dénonce l’assassinat d’Albert Camus par les services secrets et invite à nationaliser la Fondation Louis-Vuitton en promouvant un soulèvement populaire. Elle s’amuse à poster sur Instagram des badges intitulés « Who the fuck is Zoé Sagan » et se revendique d’un collectif d’artistes imaginaire, le MLF [Mark Lombardi Faction], « consortium d’écrivain(e)s, de journalistes d’investigation, de chercheurs, d’analystes, de critiques et de spécialistes de la cyber-sécurité » inspiré par le modèle de Mark Lombardi, artiste d’investigation dénonçant les intérêts des complexes militaro-industriels et cartographiant poétiquement l’information-monde, mort suicidé, une bouteille de champagne à ses pieds un petit matin de l’an 2000. Zoé Sagan se définit comme une « slut », une femme qui pense comme un homme, une bombe « invitée à la table des millionnaires, parce que jolie », mais qui parle parfois comme une jeune fille en manque d’amour et au puritanisme provincial.

Par-delà son identité factuelle, Zoé Sagan c’est le nom de la rage incendiaire de toute la « génération spectrale », son intelligence collective et son goût du risque, ses jeux pervers avec le numérique, l’automythification et le goût de la disparition, sa pratique du snuff et sa pudibonderie, le courage d’Antigone et la folie d’Érostrate. On songe à ceux que Robert Darnton avait nommé les « Rousseaux du ruisseau » qui, au XVIIIe siècle, à la suite du Père Duchesne d’Hébert, dénoncèrent les turpitudes de l’aristocratie dans une littérature scandaleuse, souvent anonyme ou pseudonyme, et dans des campagnes de pamphlets judiciaires portant sur des causes célèbres en mettant en cause non seulement les exactions des privilégiés, mais aussi l’iniquité de la justice, les rapts et les viols de l’époque, jusqu’à se faire l’Ancien Régime.

***

Nous avons contacté Zoé Sagan via les réseaux sociaux : elle a accepté de répondre à nos questions, mais uniquement par messages écrits, à la manière d’une Elena Ferrante trash. Autrement dit : nous ne pouvons certifier avec qui nous parlions, s’il s’agissait d’une seule personne – ou d’une intelligence artificielle façon SIRI, tour à tour facétieuse et imprécatrice…

Alexandre Gefen : Pourquoi l’anonymat à l’heure où les femmes se réapproprient leurs voix ?

Zoé Sagan : Je ne suis absolument pas intéressée par la culture de la célébrité, en aucun cas, je ne veux en être un atout. Ce à quoi je ressemble n’a aucune pertinence. Il s’agit de mettre en lumière des idées. L’influence est une stratégie marketing. Les répercussions sont un impératif intellectuel. 

Peut-on sauver la démocratie française en la pourfendant ? 

Z. S. : Je crois à la destruction créatrice. Le moteur central de la démocratie est une guerre politique continuelle entre stabilité et chaos. Peut-être que la France, sans le savoir, est en train de sauver l’idée même de démocratie en me donnant simplement la parole. Parce que presque partout autour de nous, il faut l’avouer, la démocratie est en train de s’effondrer. 

Faut-il écrire des romans ou occuper les places en compagnie des gilets jaunes ? 

Z. S. : Il est toujours utile d'avoir un plan d'action. Comme j’ai pu le démontrer avec mon premier roman Kétamine. Je pense toutes mes actions en trois dimensions. C’est toujours des attaques littéraires tridimensionnelles. Concernant l'occupation des places, je dirais que les « palais » du XXesiècle sont construits à partir de données et non de pierres.

Pourquoi se servir des réseaux sociaux si c’est pour les dénoncer ?

Z. S. : J’utilise surtout les réseaux sociaux pour les commentaires et non pour la promotion. J'ai écrit un livre pour renforcer l'idée que l'acte de lecture est le plus important qui soit. C’est là où tout se passe, la vraie guerre intellectuelle. Lire est un acte profondément révolutionnaire. 

AG : Faut-il défendre Piotr Pavlenski ?

Z. S. : Je ne connais pas ses motivations et ses intentions, mais si c'était vraiment un acte de défense de la liberté d'expression en France, alors il est important d’ouvrir des discussions autour des artistes qui défendent en ce moment à leur façon une liberté d’expression en péril. Être libre de penser, d’écrire ou de parler reste quoi qu’on en dise l’une des expériences humaines les plus importantes à sauvegarder. On m’a informée que j’étais l’une des premières à écrire une satire sur l’affaire concernant Benjamin Griveaux. Juste après avoir vu et lu le site de Piotr Pavlenski, j’ai posté mon impression sur un événement qui était en train de se dérouler, comme peut le faire une journaliste ou une écrivaine. 

 

Photo : © Gregor Fischer/dpa/AFP

Nos livres

À lire : HISTOIRE DE LA COLONNE INFÂME, Alessandro Manzoni, traduit de l'italien par Christophe Mileschi, éd. Zones sensibles

#ConfinementLecture

Liseuse

Notre liste d'initiatives pour lire sans sortir de chez soi

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

MARS :

► Musique des archétypes : Pascal Dusapin, l’un des plus grands compositeurs contemporains français, présente son rapport à Shakespeare et en particulier à Macbeth.

► Manon Lescaut, amour et désillusion : Vincent Huguet, metteur en scène, nous livre sa vision de la femme la plus fatale du répertoire français.

► Les secrets du Mossad : entretien avec Ronen Bergman, auteur du best-seller mondial Lève-toi et tue le premier.

Les écrivains journalistes avec RetroNews

Pour accompagner notre dossier sur l'âge d'or de la littérature américaine, nous vous proposons de découvrir une archive de Retronews, le site de presse de la Bnf.

Retronews - BNF