Un libraire s’attaque à la vie privée d’une auteur

Un libraire s’attaque à la vie privée d’une auteur

Dans une note aux accents conspirationnistes largement relayée, un libraire s’en est pris personnellement à l’écrivain Anaïs Jeanneret. Surprenante conception de la critique !

Vous avez sûrement déjà vu ces petits mots, plus ou moins critiques, de libraires, collés sur les couvertures de quelques-uns des livres exposés en vitrine. L’un a récemment fait parler de lui… Il s’agit d’une chronique assassine, écrite par le patron d’une librairie bayonnaise (Librairie de la rue en pente), à propos du dernier livre d’Anaïs Jeanneret, Nos vies insoupçonnées (Albin Michel), mais pas qu’à ce propos... Le libraire s’en prend vivement au livre, et, plus dérangeant, à la vie privée de l’auteure.

Il commence donc par la critique de ce roman sans prétention, accusant Anaïs Jeanneret d’imiter le style de Marguerite Duras, de contrefaire les personnages de Françoise Sagan et de mettre «deci delà une touche de social pour faire peuple». Et pour conclure ce premier paragraphe lance un laconique «on n’y croit pas un instant». Soit. La critique est libre et même d’insinuer des soupçons de plagiat.

Mais le «critique» ne s’arrête pas là. Il prend à partie l’écrivain sur le plan… conjugal en estimant qu’elle doit son accueil au fait que son mari a le bras long : «Mais Anaïs Jeanneret a de la chance. Elle est l’épouse de Vincent Bolloré, le fossoyeur de l’esprit canal et le grand ami des dictateurs africains. Il est surtout copain (et voisin) de Arnaud Lagardère, propriétaire de Paris Match, Elle, Europe 1, et les critiques dans les médias ont beaucoup aimé le roman. Allez savoir pourquoi…» Voilà qui a dû plaire aux théoriciens de complot. Et pas qu’à eux, semble-t-il. Suggérons donc à l’auteure, qui a publié son premier roman en 1990, de… divorcer afin de retrouver la légitimité qui lui a valu en 1993 le Prix du Quartier Latin ! Et pendant qu’on y est, accusons l’Académie française, qui lui a décerné en 2014 le prix François-Mauriac, de n’avoir fait qu’obéir à Vincent Bolloré et à ses amis ! Et surtout, surtout, banalisons les attaques personnelles, moquons la vie très privée des écrivains... Disons-leur qui ils ont le droit épouser pour avoir la grâce de ce monsieur de Bayonne.

Fort heureusement, tous les libraires ne s’adonnent pas à cette pratique calomniatrice. Jérôme, de la librairie de la Griffe noire, célèbre pour ses notes sans concession, nous explique que les avis de libraires, «certes incendiaires parfois», n’engagent que les libraires qui les écrivent. Jamais, qu’il ne s’en souvienne, un libraire de la Griffe noire ne s’est attaqué à la vie personnelle d’un auteur. «On peut être méchants sur le contenu d’un livre, on l’a souvent été mais jamais nous n’avons été au delà du livre lui-même. Les gens veulent lire un bon livre, et se moquent de savoir à qui est marié un écrivain», rappelle ce jeune libraire, avant de conclure : «En tout cas ce libraire a réussi à faire parler de lui !»

Photo: «Ce libraire bayonnais n'a pas aimé ce livre d'Anaïs Janneret à priori» © BoulaQuick 

Simon Bentolila

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