Nice : l’attentat vu par les écrivains

Nice : l’attentat vu par les écrivains

Des écrivains se sont exprimés sur l'attentat de Nice. Voici quelques unes de leurs réactions. 

Un certain nombre d’écrivains, dans les médias et sur les réseaux sociaux, se sont exprimés sur l’attentat de Nice qui a fait, à ce jour, 84 morts et 331 blessés. Colère, tristesse, évocation de souvenir d’enfance à Nice, ou effort de lucidité, voici quelques-unes de leurs réactions, une semaine après le drame du 14 juillet.

 

JMG le Clézio, lirréductible Niçois

Nice, Jean-Marie Gustave Le Clézio y est né et y a grandi. Étudiant en lettres, c’est là qu’il écrivit son premier roman, Le Procès-verbal, qui se déroule au bord de la Méditerranée dans une ville qui pourrait bien être Nice, et qui lui valut à 23 ans le prix Renaudot. Cinq décennies après, alors prix Nobel de littérature (2008), cet «enfant de Nice» exprime dans les pages du Point (article payant) paru ce jeudi, sa douleur, ses interrogations mais aussi ses souvenirs dans la ville aux toits orange. «Je suis né à Nice, j’y ai grandi. Il n’y a probablement aucun endroit au monde que je connaisse mieux.» Dès les premières lignes, le ton est donné. De la prom’, Le Clézio rappelle ensuite l’histoire, de ces Anglais qui, pris de pitié par les Niçois, leur avaient échangé «chaque jour un panier de pain contre un panier de cailloux», probablement des galets qui «avaient servi à la construction d’un chemin le long de la mer, la Promenade des Anglais.» Puis il évoque quelques personnalités, comme le poète Paul Valéry ou la peintre Marie Bashkirtseff, ayant vécu à Nice. Et le prix Nobel d’exprimer son chagrin, et sa colère: «En tuant ces innocents, l’assassin a détruit, a sabré et meurtri ce qui nous attache : la vie ordinaire, avec ses menus plaisirs, ses historiettes amoureuses sur la plage de galets, ses jeux d’enfants aux cris stridents (…) Que soit maudit l’assassin qui a ouvert cette blessure dans cette ville.»

Joann Sfar : «Jamais je n’ai eu autant honte de nos médias»

Joann Sfar était à Nice le soir du drame. Le lendemain, le dessinateur s’en est pris sur son compte Facebook aux médias dans le traitement qu’ils auraient réservé aux événements : «Je ne peux m’empêcher de penser que le traitement aurait été différent si le massacre avait eu lieu à Paris et pas à Nice. Jamais je n’ai eu autant honte de nos médias. » Mais le romancier, auteur de LÉternel, s’excuse d’avoir « refusé toutes les interviews (ce soir-là) car (il n’aurait) rien dit d’apaisé, de mesuré, ou d’utile ». C’est sa paresse, raconte-t-il, qui l’a dissuadé d’aller voir le feu d’artifice ce soir-là avec son fils.

Max Gallo, sous le choc, rappelle à la «solidarité»

Interrogé sur les ondes de RTL quatre jours après l’attentat, l’écrivain niçois Max Gallo dit avoir été «ébloui, au sens d’une météorite» en apprenant la tragédie, et ne s’être pas encore débarrassé du choc : «Il est encore là et je revois des images de ma propre vie avec la guerre, la Libération, les conflits, et je retombe sur la réalité, ce crime (…) ce massacre prémédité ». Le romancier, membre de l’Académie Française depuis 2007 et auteur de la tétralogie niçoise à grand succès La Baie des Anges (1976), exprime également l’«impossibilité» de se dire que «ça ne peut pas nous arriver à nous, dans cette ville, dans notre ville, dans notre vie», son «sentiment de révolte» : « On nous fait la guerre, on fait la guerre à la France et il faut avoir le courage d’accepter d’une part de répondre parce que c’est un acte de guerre qui a été accompli». Mais l’auteur «fier d’être Français» rappelle l’importance de la cohésion sociale, de «la solidarité, la reconnaissance de l’autre» : «Les Français ne doivent faire qu’un».

Le choc du réel et Christine Angot

Christine Angot était le soir du drame au festival d’Avignon où elle assistait à la mise en scène des Damnés, d’Ivo Van Hove. Dans ce spectacle qu’elle n’a pas aimé, écrit-elle dans le JDD, les cendres d’une famille nazie sont recueillies et des comédiens tirent des balles à blanc sur le public, regrette-t-elle, alors que quelques instants auparavant un conducteur fou assassinait 84 personnes sur la promenade des Anglais à Nice. La romancière n’a pas manqué de faire le lien - obscure – entre le drame et la pièce de théâtre.

Conseils aux intellectuels par Bernard-Henri Lévy

Aux hommages, le professeur Bernard-Henri Lévy préfère donner des conseils aux médias, avec son article «cinq erreurs à (essayer de) ne plus commettre après la tuerie de Nice», paru dans Le Point (article payant) de cette semaine. Leçon 1 : Le philosophe enjoint de ne plus dissocier systématiquement, comme deux caractères incompatibles, psychopathes et terroristes : «Psychopathe ou terroriste ? Comme s’il fallait choisir.» Leçon 2 : Arrêter de poser «en boucle» la «question du loup solitaire», qui n’est selon lui pas pertinente : «comme si l’originalité de son fonctionnement n’était pas, précisément, de n’avoir plus besoin, pour opérer, de comité central distribuant des ordres». Leçon 3 : La revendication, tant attendue après le crime, n’a «aucune importance». À l’appui un argument historique implacable: «Cela n’en avait déjà pas du temps des Brigades rouges à qui il arrivait de ne pas revendiquer leurs tueries». Leçon 4 : BHL relève l’interrogation récurrente : «Quoi ? Un islamiste qui n’allait pas à la mosquée ? (…) qui buvait des bières ?» Et d’y répondre ainsi: «L’islamisme, on ne le répétera jamais assez, n’est pas une religion, mais une politique.» Leçon 5 : «Le djihadisme frappe partout, voilà la vérité» ; ne plus donc se poser la question de savoir pourquoi un terroriste frappe tel lieux plutôt qu’un autre, et de telle manière, car «cette tentation de surinterpréter, de voir partout des signes subtils, de prêter à ces âmes chiches une dignité logique qu’elles n’ont pas - voilà une autres de nos faiblesses» dont se nourriraient les terroristes.

Boualem Sansal compare les stratégies des islamistes à celles du FLN

Contrairement à Bernard-Henri Lévy, Boualem Sansal prête une certaine logique aux terroristes. Dans une tribune parue dans Le Monde (article payant), ce mardi 19 juillet, l’auteur de 2084 explique que «le choix de la date montre, comme chaque fois, combien les islamistes accordent d’importance au symbole». Il s’interroge alors sur ce qui pourra bien se passer par la suite. À cette question, il répond par un glaçant : «Rien. On va enterrer les morts et soigner les blessés, et la vie reprendra son cours cahin-caha. On renforcera le dispositif sécuritaire d’un petit cran (…) évidemment pour rien». En revanche, le romancier présage des évolutions sur le plan terroriste : «Chaque terrorisme a besoin d’inventer son mode opératoire à lui, qui sera sa signature et qui produira l’effet le plus important pour le coût le plus bas.» Mais l’écrivain algérien ne s’arrête pas là. Poursuivant son raisonnement et s’appuyant sur la bataille d’Alger, il compare - toutes proportions gardées – la stratégie des islamistes à celle du FLN et propose à l’armée française une stratégie militaire qui a fait ses preuves en 1957. Au départ, le FLN usait de techniques improvisées donc imprévisibles. Puis il «a trouvé la méthode qui allait être sa signature, qui donnerait l’effet le plus grand (…) pour le coût le plus bas» : l’attentat à la bombe dans les cafés bourgeois d’Alger. En adoptant une méthode, le FLN allait par ailleurs donner à l’armée française une «base de travail et d’enquête qui allait aboutir au démantèlement du réseau ‘bombes’». Boualem Sansal, se mettant sûrement à dos bon nombre de ses compatriotes par cette comparaison historique, conclut que «le jour où plusieurs attentats en France se feront sur le même mode, on comprendra que les islamistes en charge de l’action terroriste en France, se sont organisés (…) À partir de là, seulement, les services de sécurité pourront définir une stratégie de lutte antiterroriste qui mènera à la destruction de l’organisation». CQFD.

Simon Bentolila

Photo : Hommage aux victimes de l'attentat du 14 juillet 2016 à Nice ©Valery HACHE/AFP

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