Mythologies de l’ère chiraquienne

Mythologies de l’ère chiraquienne

La mort de Jacques Chirac signe la fin d'une époque. Pour les quadragénaires notamment, Chirac était le politique de l'entrée dans l'âge adulte.

Par Alexis Brocas

Jacques Chirac n’était pas seulement une figure de la politique : avec sa bonhomie, son tabagisme de comptoir, ses mocassins plantés dans la boue des campagnes qu’il se plaisait à parcourir, il est devenu un personnage aussi typé qu’Astérix ou Tintin. Quelqu’un que l’on pouvait croquer en deux coups de crayons. L’écrivain Aurélien Bellanger trouvait à Mitterrand un profil de TGV, Jacques Chirac ressemblait davantage à un avion de chasse sorti des usines Dassault. Les caricaturistes de son temps le représentèrent en aigle ou en requin – et en effet, aéro ou hydro, Chirac incarnait un certain dynamisme à la française. Une forme de modernité post-gaullienne qui prend aujourd’hui des atours rétrofuturiste, comme les romans de Jules Verne. Une époque où la France pouvait prétendre proposer une alternative non passéiste au libéralisme américain. 

C’était hier, mais des mondes nous séparent de l’ère Chirac et de la France qu’il dirigeait. Souvenez-vous ! C’était l’époque, pré-Me Too où tout le monde jugeait très sympathique le côté séducteur frénétique de Chirac – et où l’on trouvait amusant qu’il surnomme son épouse « maman ». L’époque pré-veganisme – où l’appétit d’un président pour les spécialités charcutières et bouchères bien de chez nous faisait plaisir à voir. L’époque où l’on croyait en l’union sacrée des partis démocratiques contre le péril du front national, qui avait encore le visage borgne de Jean-Marie Le Pen. L’époque où le péril climatique était perçu comme une élucubration pour scientifiques hippies, et où nous étions surpris d’entendre que « notre maison brûlait » – quand nous ne percevions pas la moindre odeur de fumée !  L’époque où l’on pouvait croire encore que la croissance était une solution à tout. L’époque où l’on pouvait dire que la France n’était traversée que par une fracture sociale. L’époque, aussi, où la droite avait une aile gauche.    

Cette gauche de la droite, Chirac l’incarnait aussi à nos yeux – même si l’histoire de ses positionnements politiques dément assez cette vision. Et il ne l’incarnait pas à coup de réformes, mais à coups de gueule. L’ère chiraquienne fut l’âge d’or de la Françafrique et de ses dérives, mais nous nous souvenons surtout de Chirac s’empoignant avec les services de sécurité israéliens qui l’empêchaient d’aller à la rencontre des Palestiniens. Chirac fut, à ses débuts politiques, un tueur froid, comme l’écrit Laurent Joffrin, mais nous n’en retenons que la figure de l’homme trahi par son ami de 30 ans Edouard Balladur. Il mena une politique franchement libérale, mais nous nous souvenons qu’il s’opposa à la guerre en Irak. Chirac avait le don indéniable d’inspirer la bienveillance : résultat, nous oublions les comptes de la mairie de Paris, l’échec des réformes Juppé, pour ne retenir qu’une image. Celle d’un homme qui arpentait tous les terrains pour conquérir tous les cœurs – et le faisait avec un talent qui démontrait son goût pour l’exercice. Aujourd’hui, Chirac n’apparaît plus ni de droite ni de gauche : il apparaît sympathique, et avec sa disparition, c’est une certaine image de la France, sympathique elle aussi, que nous regrettons. 

 

Photo : Jacques Chirac, alors candidat RPR à l'élection présidentielle de 1995, achête une pomme sur le marché de Gap, le 11 mars 1995, lors de sa campagne électorale. © Georges Bendrihem/AFP

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF