Les écrivains américains consternés par la campagne présidentielle

Les écrivains américains consternés par la campagne présidentielle

Richard Ford, Joyce Carol Oates, Smith Henderson... Avant les élections présidentielles aux États-Unis, un certain nombre d'écrivains américains avaient exprimé leurs craintes. 

Le 8 novembre prochain les électeurs américains choisiront leur président. La montée du candidat républicain Donald Trump n’a pas manqué d’interpeller les écrivains américains dans la presse étrangère, française et britannique. Que pensent-ils d’Hillary et de Donald ?

Richard Ford n’est pas plus enthousiasmé par la candidature d’Hillary Clinton que par celle de Donald Trump. À Libération, il explique que « la menace que représentent à la fois les années Trump, formule grinçante, et les années Clinton, telles une redite obligée, (sont) deux perspectives auxquelles nous navons pas envie de faire face ». Pour dépeindre les deux candidats, il n’y va pas de main morte. Donald Trump représente la « dissolution du Parti républicain », tandis qu’Hillary Clinton révèle de son côté un parti démocrate agonisant, « décalé, scotché au New Deal, avec soixante-dix ans de retard sur la marche de l’Histoire ». Ce choix qui ne réjouit pas le Prix Pulitzer 1996, lui apparaît comme la conséquence de la présidence Obama : « À lheure où les vieux rideaux politiques un peu moisis sont en train de se refermer sur nous, ces deux présidents en puissance nous suggèrent que Barack Obama aura bel et bien été une aberration ».

Richard ford © Patrick Post

« À lheure où les vieux rideaux politiques un peu moisis sont en train de se refermer sur nous, ces deux présidents en puissance nous suggèrent que Barack Obama aura bel et bien été une aberration. »

Comme Richard Ford, Joyce Carol Oates est d’accord pour dire que la défaillance du système politique américain explique une telle campagne présidentielle. Dans une courte tribune publiée dans The Guardian et dans ses innombrables tweets, la romancière avance que l’ascension de Trump a été rendue possible par un système dépassé des primaires du Parti Républicain, qui donne un poids disproportionné aux extrémistes. « Cest un problème avec nos élections législatives », finit-elle sans donner plus de précision.

Joyce Caroll Oates - © François Durand / Getty Images

Le système dépassé des primaires du Parti Républicain donne un poids disproportionné aux extrémistes.

Pour expliquer la montée de Donald Trump, James Surowiecki commence par parler de ses électeurs. Dans le même quotidien britannique, l’écrivain et journaliste affirme qu’ « aucune question na été plus importante pour le succès de Trump que celle de la race », et que Trump a alimenté les craintes de nombreux électeurs blancs sur leurs « privilèges raciaux ». Il va même jusqu’à avancer que le magnat de l’immobilier a mené la campagne présidentielle la plus ouvertement ethnonationaliste depuis George Wallace, candidat ségrégationniste dans les années 1970. Et le journaliste du New-Yorker d’expliquer que Trump puise dans une certaine classe ouvrière blanche le racisme « qui a été une partie de la politique américaine pendant une longue période ».

James Surowiecki - ©Twitter pic

« Aucune question na été plus importante pour le succès de Trump que celle de la race. »

Hector Tobar est plus conciliant avec l’actuel président et Hillary Clinton, que son confrère Richard Ford. « La haine anti-Obama de la classe ouvrière blanche est la force qui porte la campagne de Trump», écrit le prix Pulitzer du journalisme, dans les pages de Libération. L’époque d’Obama est caractérisée par une « inégalité croissante de revenus et par des conflits raciaux », avec une augmentation de 19% du nombre de SDF, rappelle-t-il. La colère contre Obama aurait mis de l’eau dans le moulin du candidat Trump, qui se serait hissé en haut des sondages des prétendants républicains, « quand il a mis en doute la nationalité américaine dObama et laissé entendre quil pourrait en réalité être né en Afrique ». Hector Tobar, qui a par ailleurs écrit sur la nouvelle identité américaine dans la langue espagnole aux Etats-Unis, s’appuie sur ce qu’a récemment rapporté le New-York Times des meetings de Trump : « Les participants hurlent fuck those beaners (terme injurieux pour désigner les gens dascendance mexicaine), crient construisons le mur et arborent des fuck Islam sur leurs tee-shirts. Ils vocifèrent des insultes contre Hillary Clinton (Pendez-la, cette salope) dont ils font une sorte de bouc émissaire pour tout ce qui les accable et, surtout, pour leur sentiment dimpuissance ». Mais le journaliste au Los Angeles Times reste plutôt optimiste quant à l’avenir : « La plupart des Américains croient au pouvoir de la tolérance () Ils sont encore fiers davoir élu à la présidence un Noir, fils dun immigrant africain. Et cest pour ça quils battront Trump ».

Hector Tobar - © Dorian Merina

« La plupart des Américains croient au pouvoir de la tolérance () Ils sont encore fiers davoir élu à la présidence un Noir, fils dun immigrant africain. Et cest pour ça quils battront Trump. »

Smith Henderson n’est pas de cet avis. Il évoque dans Libération le sentiment qu’ont les habitants du Montana (dont il est originaire) d’être « insultés par les progressistes des grandes villes avec leurs belles idées ». Celui qui se déclare progressiste, athée et ouvert d’esprit a pourtant un problème avec ce « ton paternaliste » qu’ont les citadins envers les gens de la campagne, qui « valorisent le dur labeur » et « lautodétermination ». Et de pointer ce qui est, à son regret, l’héritage des années Obama : « La voix paranoïaque des extrémistes est désormais la voix dominante de ce pays » alors quil était selon Smith Henderson le « président le plus posé, attentif et bienveillant ayant jamais siégé à la Maison Blanche ».

Smith Anderson ©DR

« La voix paranoïaque des extrémistes est désormais la voix dominante de ce pays. »

Dans The Guardian, Lionel Shriver et Sarah Churchwell, écrivaines américaines, comparent Donald Trump à l’anti-héro du film de Richard Brooks, Elmer Gantry, le charlatan. Dans ce film datant de 1960, l’évangéliste Elmer Gantry, alcoolique mais également très religieux, se découvre un talent d’orateur et convertit des centaines de débauchés, en arrivant à faire oublier ses propres fautes, et atteint de la sorte une très forte popularité. « Hypocrite, escroc, alcoolique » et « narcissique », Gantry se vend comme un converti à la religion évangélique, « court après le pouvoir, aidé par les institutions religieuses puissantes et se nourrit du rugissement de la foule », explique Lionel Shriver, lauréate du prix français Orange en 2005, avant de préciser que « la principale différence entre Gantry et Trump, est que Gantry est dépeint comme véritablement charismatique () Trump nest pas charismatique ». Comme Elmer Gantry, considère de son côté Sarah Churchwell, « Trump revendique en termes messianiques que lui seul peut sauver lAmérique, et restaurer le rêve américain ». Vaste programme... 

Simon Bentolila

Photo: Richard Ford ©DR

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