Le grand traducteur de Kafka, Robert Kahn, est mort

Le grand traducteur de Kafka, Robert Kahn, est mort

Auteur de la première traduction intégrale des Journaux, Robert Kahn nous a quittés le 6 avril dernier. Jusqu'au bout de sa vie, il travailla à la transmission de l'œuvre de Kafka, dans toutes ses facettes.

Par Alain Dreyfus

Germaniste, philologue et traducteur de Kafka, Robert Kahn est mort le 6 avril dernier à Paris, des suites d’une longue maladie, ont annoncé ses éditeurs et amis, Patrizia Atzei et Benoît Casas, cofondateurs de Nous. Nous, jeune maison d’édition aussi éclectique que de haute exigence, a fait paraître en janvier dernier l’œuvre ultime de Robert Kahn, la première traduction intégrale en français, sans censure ni coupes, du Journal de Kafka (sous l’intitulé Journaux). On ne disposait jusqu’alors pour cette œuvre séminale que de la version de grande qualité mais forcément datée et incomplète de Marthe Robert, publiée en1954. Marthe Robert, en effet, n’avait pu, à l’époque, obtenir de Max Brod, légataire et ami de l’écrivain, la totalité des manuscrits. 

Cette première édition de l’intégralité des journaux, rétablie dans la chronologie exacte de leur rédaction, restitue au plus près la sécheresse, la précision et la surpuissance d’évocation des écrits de Kafka. Cette version s’est immédiatement révélée pour ses premiers lecteurs, comme l’édition de référence de ce chef d’œuvre en perpétuel chantier, où, de l’ébauche déjà aboutie d’une nouvelle à la notation la plus triviale, tout fait imperturbablement littérature. Robert Kahn a travaillé jusqu’au bout de ses forces. Il a offert quinze jours avant son décès, en cadeau de départ à ses amis (1), un dernier inédit. Il s’agit d’un long extrait d’un rapport rédigé par Kafka pour les Assurances du Royaume de Bohème, dont il était, non le gratte-papier obscur colporté par la légende, mais un haut fonctionnaire estimé par ses pairs pour ses dons exceptionnels de rédacteur et pour la fluidité et la rigueur de ses synthèses. Ce rapport, en date de 1915, porte sur le domaine de compétence du docteur en droit Franz Kafka, les accidents du travail, très nombreux dans les usines converties à l’économie de guerre, privées de leurs ouvriers spécialisés mobilisés pour combattre les alliés. Ces pages limpides propulsent le rapport administratif au rang des beaux-arts. Nul besoin de s’échiner à lire entre les lignes pour saisir à quel point ce texte fait écho à ce qui aujourd’hui nous occupe. A Robert Kahn, dont la très grande érudition se doublait d’une amicale simplicité, sera rendu un hommage public « dès que la situation le permettra », ont fait savoir ses éditeurs. 

Quitte à sortir des règles de l’exercice et emprunter la première personne du singulier, une précision. Etait née entre Robert Kahn et moi une sympathie affectueuse que j’ai la faiblesse de croire réciproque. Dans nos correspondances et nos rencontres, il nommait Kafka « notre ami commun ». La grâce légère et libre de cette amitié offerte m’oblige et m’honore. J’en porte le deuil dans mon cœur.

 

En hommage, nous publions en accès libre un entretien que Robert Kahn avait accordé au Nouveau Magazine littéraire, pour le dossier Kafka (n°14, février 2019), autour de ses deux premières traductions de Kafka (2).

 

(1) Ce document sera publié ultérieurement aux éditions Belin.

(2) A Milena et Derniers Cahiers, éditions Nous (2015 et 2017). 

 

Photo : Robert Kahn © DR

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

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