L'écrivain chilien Luis Sepúlveda est mort du Covid-19

L'écrivain chilien Luis Sepúlveda est mort du Covid-19

Le public français le connaissait comme l'auteur du best-seller Le vieux qui lisait des romans d’amour. L'écrivain Luis Sepúlveda est mort à l'âge de 70 ans, des suites du Covid-19.

Par Alexis Brocas

« Ce fut la découverte la plus importante de sa vie. Il savait lire. Il possédait l'antidote contre le redoutable venin de la vieillesse. Il savait lire. Mais il n'avait rien à lire » Pour beaucoup de lecteurs, le Chilien Luis Sepúlveda, disparu aujourd’hui, en Espagne, des suites du coronavirus, était le visage de la littérature sud-américaine, par la grâce de son grand succès, Le vieux qui lisait des romans d’amour, éloge paradoxal de la lecture et de la vie sauvage en milieu amazonien… Mais Luis Sepúlveda a produit bien d’autres textes remarquables. Notamment L’ombre de ce que nous avons été, polar déjanté et touchant sur la dernière action de trois anciens gauchistes éprouvés par la dictature chilienne. Sepúlveda lui-même avait bien connu les rigueurs du régime de Pinochet : condamné à 28 ans de prison, libéré grâce à l’action d’Amnesty international avant de sillonner le monde, comme activiste (en rejoignant les sandinistes), artiste, journaliste… et un écrivain à la fois lyrique et pondéré, loin de la prose baroque que l’on suppose à tout auteur latino.

Son autre grand roman demeurera à nos yeux Le monde du bout du monde, une fresque en 140 pages et une parabole écologique : un journaliste rentre revient au Monde du bout du monde – la Patagonie – et se remémore sa vie sa vie en mer sur un baleinier, où adolescent, il cuisinait pour les marins. Puis il interroge le capitaine Nilssen, qui lutte contre la chasse à la baleine, et qui lui raconte le formidable duel par épisodes que se livrèrent le baleinier moderne et japonais Nishin-Maru, et le Finisterre, le navire de Nilssen : « N’oubliez pas de mentionner le Finisterre. Les bateaux qui ont connu le goût de l’aventure deviennent amoureux des mers d’encres et ils aiment naviguer sur le papier. » Cette fable écologique, pourtant nourrie de reportages, fut parfois jugée simpliste à sa sortie, en 1993 en France. Elle trouve aujourd’hui toute sa pertinence. « Les baleines s’en iront. (…) Elles chercheront d’autres baies, d’autres fjords jusqu’à ce que le monde leur manque ». 

 

En hommage, découvrez ce portrait de l'auteur, publié en janvier 2010 dans Le Magazine littéraire : Luis Sepúlveda, perdant magnifique

« À l'origine de mon dernier roman, j'étais passionné par l'image poétique de ce qui n'existe pas. S'agissant de ma génération, dans le monde latino-américain, quelque chose continue en effet à projeter une ombre extrêmement forte. » Aussi considère-t-il L'Ombre de ce que nous avons été comme une tentative à la fois de réhabilitation et de revendication pour ses compagnons de lutte. « C'est une déclaration d'amour à ces gens qui ont eu des contradictions et qui ont osé les vivre. » Ses personnages ont beau être des perdants, ils n'en gardent pas moins une fierté pour leur passé. « Je crois qu'une force les fait encore et toujours avancer », affirme l'écrivain, alors même que l'on approche de la matrice de son oeuvre, cette défaite dont Sepúlveda n'a cessé d'être le greffier. « Si ma littérature est emplie de perdants, c'est en vertu d'une raison métaphysique essentielle : la victoire est sans profondeur. Par contraste, il existe une dialectique captivante propre à la défaite, à la perte. » Lire la suite…

 

Repères

4 octobre 1949. Naissance à Ovalle, petite ville du nord du Chili, dans une famille communiste modeste : sa mère est infirmière, son père secrétaire particulier d'un général en exercice.

1975. À la fin d'un procès sommaire à Temuco, il est accusé de trahison de la patrie, conspiration et appartenance aux groupes armés ; il échappe de peu à la peine capitale mais se voit condamné à vingt-huit ans de prison.

1977. Après l'intervention d'Amnesty International, sa peine est ramenée à huit années d'exil en Suède. Il ne s'y rendra pas, fausse compagnie à ses gardiens et sillonne l'Amérique du Sud, le Pérou, la Colombie, puis l'Équateur, où il fonde une troupe théâtrale.

1978. Partage pendant un an la vie des Indiens Shuars Jivaros dans le cadre d'un programme de l'Unesco. Il doit étudier l'impact de la colonisation sur ce peuple. Ce séjour lui inspirera Le Vieux qui lisait des romans d'amour. Il rejoint ensuite la lutte armée du Nicaragua aux côtés des sandinistes.

1980. Exil en Allemagne, à Hambourg, avec sa seconde femme Margarita Seven, une infirmière rencontrée en Équateur. Ils auront trois enfants.

1991-1992. À la foire de Francfort, l'éditrice Anne-Marie Métailié se souvient de s'être vu confier « un petit bouquin très moche, publié par une maison écolo du Chili ». Elle lit ce livre, édité en Espagne à 150 exemplaires, puis publie ce qui deviendra un best-seller, Le Vieux qui lisait des romans d'amour.

1993. Il s'installe à Paris et y retrouve sa première compagne, la poétesse Carmen Yáñez, qu'il croyait morte et avec laquelle il avait un enfant, Carlos Lenine, devenu bassiste et leader de Psychor, un groupe de hard-rock suédois. Publie Le Monde du bout du monde.

1996. Parution de l'autobiographique Neveu d'Amérique et d'Histoire d'une mouette et du chat qui lui apprit à voler.

1998. Journal d'un tueur sentimental. Installation à Gijón, port du nord de l'Espagne qu'il a découvert en 1984 lors de la Semaine noire, festival créé par son ami, l'écrivain mexicain Paco Ignacio Taibo II.

2001. Les Roses d'Atacama. Il tourne son deuxième film, Nowhere, dont il a signé le scénario.

2003. La Folie de Pinochet.

2008. La Lampe d'Aladino et autres histoires pour vaincre l'oubli.

2010. Parution en France de L'Ombre de ce que nous avons été.

2013. Ingrédients pour une vie de passions formidables.

2016. La Fin de l'histoire.

16 avril 2020. Hospitalisé depuis le 27 février, il meurt du Covid-19 à Oviedo en Espagne.

Tous ses livres sont publiés aux éditions Métailié.

 

Photo : Luis Sepúlveda © Emilio Naranjo/SIPA

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

Frantz Olivié :
« La financiarisation du livre est en train de produire une culture d'aéroport inepte »

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À lire : Poésie, etc., Guy Debord, éd. L'Échappée, « La Librairie de Guy Debord », 528 p., 24 E.

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