Distanciation sociale, une nouvelle chanson de gestes

Distanciation sociale, une nouvelle chanson de gestes

Les mesures sanitaires censées endiguer l'épidémie de Covid-19 s'accompagnent d'un bouleversement dans nos manières de nous comporter les uns avec les autres : pour un Français, se cacher le visage ou refuser une poignée de main forment une chorégraphie qui ne va pas de soi. Entretien avec l'anthropologue Anne Dubos sur notre gestuelle et ses mutations constantes selon les époques et les cultures.

Par Alain Dreyfus

Il suffit de descendre dans la rue pour constater que notre lexique gestuel y a perdu son latin. Dans ce que chacun désigne à présent comme l’avant, le citadin s’insérait dans le flux de ses trajets quotidiens, en prêtant une attention flottante mais vigilante aux millions de signaux émis par la multitude d’individus croisés. Des signaux affaiblis : la norme incite un nombre exponentiel d’humains à traverser l’espace public en neutralisant ses effets, yeux et oreilles confinés dans la forteresse du smartphone. Dans les artères vidées de vie, c’est une toute autre chanson. Chaque passant croisé est porteur potentiel d’un danger mortel, et la crainte qu’il nous inspire est symétrique à celle que nous lui inspirons : tels sont aujourd’hui les termes du contrat social.

Cela implique aussi de s’initier au plus vite à une gestuelle et à une chorégraphie neuves, celles des « gestes-barrière » et de la « distanciation sociale ». L’inflation de ces termes est, comme on a pu le constater, virale, mais ils sont surtout consubstantiels aux genres animal et humain. Les anthropologues les définissent ainsi : il s’agit d’un langage de gestes et de mots dont la fonction est d’éviter l’épreuve de force au moment du contact entre individus.

« Alternatives to handshakes » de Siouxsie Wiles et Toby Morris

Anne Dubos est docteur en anthropologie, elle est également artiste. Elle a vécu et travaillé près de dix années en Inde, dans l’État du Kerala. Sa recherche examine l’émergence de nouvelles théories du geste, du mouvement et de la cognition. Chercheuse résidente à l’Institut d’études avancées de Nantes, elle a créé une compagnie où collaborent des danseurs, des comédiens et des musiciens, des artistes numériques, des ingénieurs, des anthropologues, des géographes, des architectes, des biomécaniciens et des philologues. Anne Dubos intervient ici sur les invariants de la gestuelle humaine, comme sur ses mutations constantes, selon les époques, les pays et les civilisations.

Le terme « distanciation sociale » est devenu performatif dans le monde entier. Le social distancing se décline aujourd’hui dans toutes les langues. Dans la nôtre, il recouvre à la fois une injonction inédite, mais aussi un comportement profondément ancré dans notre relation aux autres…

Anne Dubos. – Il y a, de fait, une hypocrisie dans ce terme. La société est une opération générale de « distanciation ». Pierre Bourdieu en avait pointé les effets dans La Distinction (Minuit, 1979). Pour faire société, on passe notre vie à se distinguer les uns et des autres à travers des apparats symboliques (gestes, biens de consommation courante, mœurs, rites, etc.). Or il n’est pas nécessaire de voyager loin pour constater des différences significatives. En Grande-Bretagne, par exemple, on ne voit jamais deux hommes s’embrasser pour se saluer. Dans son ouvrage, La Dimension cachée (Seuil, 1971), l’anthropologue Edward T. Hall tend à décrire les éléments d’une société selon le paradigme de la « proxémie ». Sa recherche met en évidence le fait que la relation à l’autre s’opérait, selon certaines cultures, d’après des critères de mise à distance du corps social de la sphère intime. Il dit par exemple qu’en Angleterre la longueur d’un bras tendu est nécessaire à la sphère sociale, là où, en France, une coudée suffit pour se sentir à l’aise. À l’extrême, dans les sociétés du Maghreb, vous pouvez parler à quelqu’un et sentir son haleine sans que cela pose problème. Cependant, un autre anthropologue du début du siècle, le Britannique Edward Evan Evans-Pritchard a défini ainsi le concept de segmentarité pour parler de la société des Nuer : « Moi et mon frère contre mes cousins, mes cousins et mon frère contre le reste du monde. » N’est-ce pas là la meilleure définition, à la fois de la « distanciation sociale » imposée par les mesures sanitaires comme de la société tribale ?

Ces acquis culturels ne sont pas figés une fois pour toutes, il existe d’autres codes qui signent l’appartenance dans une rencontre…

Les jeunes générations occidentales ont adopté massivement le check, qui débute par le contact de deux points serrés. On échange ensuite une séquence d’autres gestes précis et codifiés qui signent l’appartenance au groupe. Cette liturgie varie grandement d’un groupe à l’autre, voire d’une rue à l’autre. Si l’on revient à ici et maintenant, il est évident qu’en France, ce qui a été le plus dur à assumer, avec les « gestes barrières », c’est de refuser, au sens propre, une main tendue. En temps ordinaire, c’est un affront. Les pionniers en la matière se sont heurtés, non seulement à l’incompréhension, mais aussi à leur propre sentiment de malaise. Aujourd’hui, la logique de l’intention est pleine d’injonctions paradoxales. On parle de distance sociale, alors que, ce à quoi on aspire, du fait de notre isolement forcé, c’est l’inverse, nous sommes comme jamais avides de contacts humains !

Heureusement, on trouve dans nos quotidiens distancés des choses plus amusantes. Je me suis intéressée au « dab », ce geste de victoire qui vient du football. On peut voir sur YouTube le footballeur Paul Pogba « daber » à l’Élysée avec le président Macron… On voit même des grands-mères «daber » quand elles gagnent aux cartes… Et ce geste ressemble comme deux gouttes d’eau à l’injonction actuelle d’éternuer dans son coude !

Le virus s’installe avec une série de gestes devenus eux aussi viraux. Ils sont parfois d’une connotation inquiétante du bras tendu de l’Ave César celui du Heil Hitler nazi jusqu’à la quenelle de Dieudonné . Ces gestes font société, signifient l’appartenance à un groupe, à un Volk, et à une idéologie délétère. La nécessité d’inventer une nouvelle gestuelle se fait sentir, espérons qu’elle sera mieux inspirée !

Vous vous êtes formée à l’anthropologie en Inde, au Kerala, où la gestuelle doit être tout autre…

En Inde, on ne se serre pas la main. La stricte relation intercaste fait qu’on ne se touche pas. On pratique anjali mudra : les deux mains jointes devant le torse, pour célébrer la lumière du cœur et honorer l’instant présent. Au Kerala, l’organisation sociale est totalement différente. Le temple fut la première entrée que j’ai trouvée. Au début, on n’a accès qu’à l’espace public. À la campagne, on ne trouve pas de lieux de convivialité à l’occidentale. Les femmes sont à la maison, les hommes vont et viennent de leur domicile à leur travail. Les hommes s’arrêtent parfois pour discuter, les mères restent à l’ombre des grands arbres, les banians, pour surveiller les enfants… mais on ne retrouve pas cette culture du Maroc ou de l’Afrique, de l’arbre à palabres. Seul le temple est le lieu de rencontre public par excellence. Tous les gestes y sont ritualisés, ritualité qui se retrouve de la même manière à domicile, car chaque maison possède un temple. On y dispose chaque jour des fruits frais, des fleurs, de l’encens, et chacun y adapte sa propre gestuelle à travers ce rite intime. En Inde, il y a des castes qui n’ont pas accès à l’écrit, et c’est uniquement au travers de la gestuelle qu’on manifeste son appartenance religieuse. D’où l’importance du théâtre et de la pantomime. Au Kerala, on recense près de 800 compagnies de théâtre, sur un territoire moitié moins grand que la France. Les représentations sont données devant les temples, souvent devant des milliers de personnes, qui regardent, pour la centième fois de leur vie, un extrait du Mahâbhârata ou du Râmâyana, et ils adorent ça ! On les retrouve même chaque année à la télévision, sous forme de séries ou de dessins animés.

Propos recueillis par Alain Dreyfus.

 

À lire : La Dimension cachée, Edward T. Hall, traduit de l’anglais (États-Unis) par Amélie Petita, éd. Points, 256 p., 8,30 €.

 

Anthropologue, Anne Dubos est membre associé de l’Institut d’Études Avancées de Nantes.

 

Photo : Marché à Toulouse © Adrien Nowak/Hans Lucas/Via AFP

Image animée : « Alternatives to handshakes » (« Manières alternatives de se saluer ») de Siouxsie Wiles et Toby Morris (Creative Commons)

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Photo : Frantz Olivié © DR

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