Ainsi fut Benoîte Groult

Ainsi fut Benoîte Groult

Alors qu’au siècle dernier, la société emprisonnait les femmes dans leur rôle de maîtresse de logis et de mère, Benoîte Groult a vécu comme elle l’entendait : féministe, et libre. C’est une des plus grandes figures du féminisme français qui nous a quitté dans la nuit du mardi 21 juin.  

Née en 1920, Benoîte Groult a traversé un siècle de révolutions, de guerres, et surtout d’évolutions des droits des femmes, dont elle a fait son combat. Élevée dans un milieu bourgeois, sa mère Nicole, une styliste flamboyante, amante de la peintre Marie Laurencin,  considérait que sa fille n’avait aucun talent et lui conseilla de se marier. Ce que fit la jeune femme en 1944 en épousant un étudiant en médecine, mort de la tuberculose peu de temps après. Exaspérée par les mœurs de son époque et motivée par le désir de ne rien devoir à personne, elle s’inspire des goûts de son père André, et dévore la grande littérature et le latin. Après des études de lettres, elle devient professeure, puis fait ses premiers pas en tant que journaliste au Journal de la Radiodiffusion de Libération jusqu’en 1953.

Benoîte Groult débute sa carrière d’écrivaine avec sa sœur Flora, publiant Journal à quatre mains, avant de se lancer dans le militantisme. Elle écrit Le Féminin pluriel (1965), ou encore Ainsi soit-elle (1975), première œuvre littéraire qui dénonce les mutilations génitales des jeunes filles. Elle dénonce les misogynes du monde la presse, qui la rabaissent en la qualifiant de membre de la « clitocratie ». Elle refuse un poste proposé par le président Mitterrand, mais collabore avec sa ministre du droit des femmes lors de la commission de féminisation des noms de métiers. L’écrivaine se met alors à dos quelques féministes plus extrêmes, car la cause fait débat. Mais elle ne s’est jamais totalement engagée, bien que son militantisme n’ait jamais cillé, ce qui explique par exemple, son absence du Manifeste des 343 salopes.

Elle ne fait pas de politique mais imagine un nouveau journal fait pour les femmes par les femmes : F Magazine nait en 1978, pour disparaitre en 1982. Les financiers du journal s’immiscent dans le choix des sujets : les conseils de maquillage plutôt que les questions des droits des femmes. Bien loin des idéaux de Benoîte Groult et de sa collaboratrice Claude Servan-Schreiber et de ceux des femmes engagées comme Olympe de Gouges dont elle a publié chez Grasset la première biographie en… 2013. Car la Déclaration des droits des femmes de l’auteure du XVIIIe siècle fait écho aux craintes qui hantent encore les féministes. « Mon conseil à l’homme de 2013 ? (…) c’est de ne pas considérer les féministes comme des caricatures. C’est de savoir qu’il y a eu des femmes romanesques, courageuses, qui ont tout risqué pour défendre le droit des femmes, et qu’eux ne s’y sont pas tellement risqué. »

Benoîte Groult s’essaie à l’autobiographie en 1997, en écrivant l’Histoire d’une évasion, puis parachève cette œuvre en 2008, sous le titre simplifié de Mon évasion (éd. Grasset). Elle y raconte, sans fioritures et dans un langage parfois cru, la vie d’une femme qui a dû avorter à plusieurs reprises, seule, « à l’aide d’aiguilles à tricoter », qui s’est remariée trois fois, et dont l’union avec son dernier époux, Paul Guimard, reposait sur le principe de l’amour libre.

Ses textes sont exposés au Centre des Archives du Féminisme à la bibliothèque universitaire d’Angers, tout comme celles de son ancienne camarade Yvette Roudy. Elle aura été une féministe à poigne jusqu’à sa disparition. Mais cela n’aura pas été son seul champ de bataille, puisqu’elle s’est engagée dans la lutte du droit à l’euthanasie. Benoîte Groult pensait qu’une femme doit pouvoir disposer de son corps, en maîtriser le désir de donner la vie, comme de se donner la mort.

Lorsqu’un journaliste lui a demandé, alors qu’elle avait 92 ans, à quelle héroïne elle s’identifiait enfant, elle a répondu avec la vivacité d’esprit et l’insolence qui ont toujours accompagné ses mots : « Il n’y en a pas, à part Jeanne d’Arc, je m’identifiais à Napoléon. Il n’y avait pas d’avenir à penser à Napoléon, aucune femme ne pouvait devenir Napoléon. Il n’y avait pas d’héroïnes, sauf des pucelles qui avaient été brulées à vingt ans. La Sainte Vierge dans notre religion ce n’est tout de même pas très tentant non plus. ». Une héroïne à laquelle on voudrait s’identifier dès à présent ? Benoîte Groult.

Amélie Cooper

Des infos sur Ainsi soit Benoite Groult de Catel :

http://www.actuabd.com/Ainsi-soit-Benoite-Groult-Par

Des vidéos de Benoîte Groult :

http://education.francetv.fr/tag/benoite-groult

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