Évident comme jamais

Évident comme jamais

Dépourvue de toute ornementation et d'une extrême précision, l'écriture de Handke restaure une intimité perdue avec les choses et les expériences les plus familières. Un miracle diabolique pour ses traducteurs en français.

La rencontre avec l'oeuvre de Peter Handke se fit presque par hasard, dans le bureau du grand éditeur et découvreur de textes que fut Christian Bourgois, à qui je venais d'apporter les épreuves de mes récits intitulés Un corps dérisoire . Il avait reçu peu auparavant un petit livre d'un écrivain autrichien dont je ne connaissais que le nom. Il voulait que je le traduise, l'allemand étant ma langue d'origine, et le français, ma langue essentielle. Ce livre a pour titre Bienvenue au conseil d'administration 1967, un ensemble de creusements de sens, une tentative d'aller, en toute simplicité apparente, aux extrêmes de la langue allemande, comme s'il s'agissait de la faire parvenir au bout des mots de sorte à lui faire rejoindre ce que toutes les langues ont en commun. Il fallait aboutir au plus juste de l'expression, comme chez Flaubert ou Kafka. La langue de Handke est dépourvue de tout ornement, elle dit exactement ce qu'elle dit et rend le visible visible. Ce qu'il écrit détache le lecteur d'une perception paresseuse de ce qui l'entoure. Soudain, au milieu du quotidien le plus proche, s'ouvre l'inattendu et se découvrent des dimensions évidentes, mais qu'on avait laissé passer sans les remarquer. Le monde devient tout autre, en restant tel qu'il est.

Durant plus de trente ans, le traducteur put, de livre en livre, suivre cet itinéraire et prendre son temps, au grand dam de l'éditeur. Il fallait d'abord se laisser accompagner par le récit à traduire, ne pas le quitter des yeux, l'emporter avec soi et s'oublier en traduisant, et surtout ne pas le brusquer. Il faut rappeler ici ce que tout le monde sait, mais qu'il est bon de redire : que la traduction est de l'écriture, mais qui justement s'efface et ne doit jamais se faire voir.

Pourtant, pour ce qui est de Handke, il s'agissait de traduire une langue évidente mais que personne n'avait encore écrite, celle de La Courte Lettre pour un long adieu 1972, à la fois classique et sans précédents. Comme il s'agissait de réorientation de l'attention portée aux êtres et aux choses, il importait de conserver le déroulement de ce qui était raconté, de sorte que cela reste tel quel. L'écriture de Handke est à ce point précise, exacte par rapport à ce qu'elle exprime, que la traduction ne peut guère recourir aux équivalences. Dans la langue d'arrivée le texte doit être autant que possible ce qu'il est au départ. Comme Handke me l'a dit un jour, ce qu'on lit dans la langue d'arrivée peut fort bien être étrange, mais sans être étranger à la langue d'arrivée.

Accord de sensations

Il s'agissait donc de dire la même chose dans deux langues totalement étrangères l'une à l'autre, quand l'une dit « danger de vie » Lebensgefahr là où l'autre dit « danger de mort », que l'une pousse les tiroirs au lieu de les tirer. De plus, il fallait renverser la structure grammaticale. Là où le français est allusif et curieux du résultat, l'allemand est concret et attentif au cheminement. Pourtant aucun écart n'est possible puisque rien, pas le moindre mot, n'est laissé dans l'à-peu-près par l'auteur qui écrit au plus juste du sens. Il faut que le texte traduit, une fois retraduit dans l'autre sens, soit aussi proche que possible de l'original, l'idéal serait qu'on ne puisse l'en distinguer.

Un livre comme Le Poids du monde (1977) résume les problèmes de la traduction. Comme tout ce qu'écrit Handke, cet ensemble de notations et de remarques se situe à un niveau où les particularités linguistiques s'effacent pour laisser place à un vocabulaire qui n'est jamais ni spécial ni technique. Toute l'oeuvre de Handke est traversée de voyages, de détours, de découvertes que l'écriture donne à voir au point d'en laisser les traces dans l'esprit du traducteur. Il faut qu'il y ait accord de sensations de l'un à l'autre, et ce le fut puisque Handke fut aussi mon traducteur. Être le traducteur de Handke implique, lorsque le traducteur lui-même écrit, une modification profonde de son écriture propre. Même si le traducteur se doit d'être un instrument totalement fidèle, il n'empêche - et par bonheur - qu'aucune traduction n'épuise jamais un texte et qu'il y aura nécessairement d'autres traductions des mêmes oeuvres ; personne n'en est en quoi que ce soit détenteur. Pour ma part, après environ vingt-cinq livres de Handke traduits, je suis très heureux que la suite soit assurée par un traducteur aussi rigoureux et talentueux qu'Olivier Le Lay.

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

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