Épaules magnétiques

Épaules magnétiques

L'itinéraire du maître du surréalisme est strié de querelles et de ruptures, mais aussi marqué par des amitiés profondes pour deux génies de la poésie et du roman.

à ses débuts, Breton ne cesse de chercher des appuis, comme pour se rassurer : Mallarmé, de qui il rencontre la fille à Nantes, Valéry, à qui il envoie ses premiers poèmes, Apollinaire, rencontré au lendemain de la trépanation de celui-ci, Marie Laurencin, avec qui il entretient une correspondance platonique sans l'avoir jamais vue, Pierre Reverdy, qui publie ses premiers vers. Il cherche du côté de Rimbaud, de Jarry, de Lautréamont, se demande si le cinéma ne serait pas un art nouveau. « Hanté de découvrir le sens moderne, il le cherche, parmi ceux qui vivent, parfois même en lui », note, non sans ironie, son ami Théodore Fraenckel dans ses Carnets. Or c'est Jacques Vaché, rencontré à la fin février ou début mars 1916 à l'hôpital de Nantes où il était soigné pour une blessure au mollet, qui affranchira Breton de ses velléités poétiques.

« Donc nous n'aimons ni l'ART ni les artistes (à bas Apollinaire) ET comme TOGARTH A RAISON D'ASSASSINER LE POÈTE ! [...] Modernité aussi donc constante, et tuée chaque nuit - Nous ignorons MALLARMÉ, sans haine - mais il est mort - Nous ne connaissons plus Apollinaire, ni Cocteau - CAR - nous les soupçonnons de faire de l'art trop sciemment, de rafistoler du romantisme avec du fil téléphonique, et de ne pas savoir les dynamos. LES ASTRES encore décrochés ! - c'est ennuyeux - et puis parfois ne parlent-ils pas sérieusement ! - Un homme qui croit est curieux. MAIS PUISQUE QUELQUES-UNS SONT NÉS CABOTINS......... (1) »

Vaché a aidé Breton à prendre ses distances et avec les absurdités de la guerre et avec les réactions inappropriées devant l'événement. « Sans lui j'aurais peut-être été un poète ; il a déjoué en moi ce complot de forces obscures qui mène à se croire quelque chose d'aussi absurde qu'une vocation. Je me félicite, à mon tour, de ne pas être étranger au fait qu'aujourd'hui plusieurs jeunes écrivains ne se connaissent pas la moindre ambition littéraire. On publie pour chercher des hommes, et rien de plus. Des hommes, je suis de jour en jour plus curieux d'en découvrir (2). » En mai 1916, Vaché retourne au front comme interprète auprès de troupes britanniques ; Breton ne le reverra plus que deux ou trois fois, à Paris, à l'occasion de la première de Mamelles de Tirésias, par exemple, ou pour préparer une conférence sur « L'Umour » au Vieux-Colombier.

Le 6 janvier 1919, Jacques Vaché et Paul Bonnet succombent à une trop forte dose d'opium dans un hôtel de Nantes. Le 13, Breton, ignorant encore l'événement, envoie à Vaché pour la dernière fois une grande lettre-collage, la seule qui subsiste de toutes celles qu'il lui a écrites (3). Il n'apprendra la mort de son ami que le 19, par un télégramme du médecin-chef de l'hôpital. Cette disparition entourée de mystère transforme pour Breton Jacques Vaché, le dandy, le mystificateur, l'ironiste, en une figure mythique qui hante de nombreux textes. Son oraison funèbre se lit dans Les Champs magnétiques : « De tous les passants qui ont glissé sur moi, le plus beau m'a laissé en disparaissant cette touffe de cheveux, ces giroflées sans quoi je serais perdu pour vous. [...] Je le pleure. Ceux qui m'aiment trouvent à cela des excuses fuyantes. »

Le 22 janvier 1919, Breton envoie sa première lettre à Tristan Tzara, qui, depuis trois ans, poursuit ses activités dadaïstes à Zurich, mais dont la petite équipe a commencé à se disloquer avant même la fin du conflit. Ses publications avaient trouvé des lecteurs à Paris, grâce à Adrienne Monnier, et il avait demandé des textes à Apollinaire, à Reverdy, à Pierre Albert-Birot pour sa revue. « Je me préparais à vous écrire quand un chagrin m'en dissuada. Ce que j'aimais le plus au monde vient de disparaître : mon ami Jacques Vaché est mort. Ce m'était une joie dernièrement de penser combien vous vous seriez plu ; il aurait reconnu votre esprit pour frère du sien et d'un commun accord nous aurions pu faire de grandes choses. Il avait vingt-trois ans, la guerre allait nous le rendre (4). »

Breton se fâchera avec Tzara comme avec tous les autres (Aragon, Éluard...). Seules exceptions : Benjamin Péret, rencontré en 1920, avec qui il ne se brouillera jamais, et Julien Gracq, son cadet d'une quinzaine d'années, avec qui il sera affectueux jusqu'à la fin. Si les lettres reçues par Breton sont entrées à la bibliothèque littéraire Jacques-Doucet dès 1966, celles qu'il a écrites à Gracq n'ont été préemptées qu'au moment de la vente Gracq, en 2008. On en attend la publication, car elles illustrent non seulement l'amitié de deux écrivains faits pour se comprendre, mais encore l'idée même que Breton se fait de l'amitié. La proximité n'excluant pas la distance. Gracq n'a jamais voulu se joindre au groupe des surréalistes. Ainsi, il refuse de témoigner en faveur des surréalistes qui se sont livrés, en novembre 1962, à une expédition punitive contre Georges Hugnet, accusé de propos malveillants à l'égard de Péret dans le journal Arts. Mais il partage avec Breton une inquiétude profonde quant à la place de la littérature dans la société de l'après-guerre. Y aura-t-il possibilité pour autre chose qu'une « littérature à l'estomac » ?

« AU COEUR DE MES DÉSIRS »

C'est sans le connaître que Gracq adresse à Breton, en mai 1939, Au château d'Argol, dans lequel Breton se reconnaît aussitôt. Le livre, écrit-il à l'auteur le 13 mai 1939, l'a laissé « sous l'impression d'une communication d'un ordre absolument essentiel » : « Il a pour moi tous les caractères d'un événement indéfiniment attendu et depuis mon premier contact avec lui je n'ai cessé de lui découvrir des prolongements bouleversants dans la sphère de mon émotion, de réagir à travers lui comme à travers une façon de sentir, de penser bien plus riche que celle dont je disposais. Il m'a placé pour la première fois au coeur de mes propres préoccupations, de mes propres désirs : c'est comme si vous faisiez tout à coup resplendir ce que j'aspirais à éclairer d'une faible lueur, et encore à des moments si rares. Vous disposez, me semble-t-il, de grands secrets qui ne sont pas seulement ceux de la poésie et c'est ce qui me fait balancer entre l'envie de vous connaître et l'espoir d'accéder par vous à un tout autre palier que celui qui est actuellement le mien et la tentation de respecter cet anonymat duquel, m'a-t-on dit, vous refusez à peu près de vous départir. »

La rencontre aura lieu, à Nantes, et le contact ne s'interrompra plus. Dès 1948, Gracq consacrera à Breton un livre d'une rare empathie (André Breton, quelques aspects de l'écrivain), et Breton sera un lecteur enthousiaste des textes de Gracq, même des moins publics, comme Le Roi pêcheur : « Il y a [dans cette pièce] tout ce qu'il faut pour qu'elle crève les nues de l'incompréhension et de l'indifférence et marque la cime de la philosophie poétique de ce temps » (28 avril 1948). C'est au nom de cette « philosophie poétique » que Breton aussi bien que Gracq récusent l'existentialisme de Sartre comme les engagements communistes d'Aragon et d'Éluard. La dernière carte de Breton à Gracq le 6 mai 1966, de Quimper, souligne une nouvelle fois leur communion : « Bien plus souvent qu'il n'y paraît nous vous associons à nous sans peut-être que vous le sachiez assez... mais vous êtes de ceux qui SAVENT (les capitales sont de Jacques Vaché) ». Ainsi, le premier de ses amis se trouve à jamais associé au dernier.

Professeur de littérature à l'université de Bâle, Robert Kopp est notamment spécialiste du surréalisme.

(1) Lettre à Breton, 18 août 1917, publiée avec les autres « Lettres de guerre » dans les n° 5 à 7 de la revue Littérature en 1919, avant d'être repris en août de la même année aux éditions Au sans pareil, avec une préface de Breton. L'ensemble des Lettres de guerre de Jacques Vaché à ses amis et à sa famille, plus de cent cinquante dont une vingtaine inédites, vient d'être publié par Patrice Allain et Thomas Guillemin (Gallimard, 2018).

(2) « La confession dédaigneuse », dans Les Pas perdus, André Breton, dans Œuvres complètes, « Bibliothèque de La Pléiade », t. I, 1988, p. 194.

(3) Publication dans L'Imprononçable Jour de sa mort, Jacques Vaché, janvier 1919, Georges Sebbag, avec en fac-similé la lettre-collage d'André Breton, éd. Jean-Michel Place, 1989.

(4) Première publication dans Dada à Paris, Michel Sanouillet, éd. Jean-Jacques Pauvert, 1965, p. 440. Henri Béhar a republié l'ensemble de ces lettres : Correspondance avec Tristan Tzara et Francis Picabia, André Breton, éd. Gallimard, 2017.

À LIRE

LETTRES DE GUERRE, 1914-1918, Jacques Vaché, éd. Gallimard, 480 p., 24 E.

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