Éloge de la complexité

Éloge de la complexité

L'essayiste et romancier Pascal Bruckner était candidat pour occuper le fauteuil de Michel Déon. Il nous confie son rapport à la langue française.

Quelle est, pour vous, la principale richesse du français ?

Pascal Bruckner. - Sa fausse simplicité. Ses constructions paraissent évidentes alors qu'elles sont d'une complexité extrême. Entre la langue parlée, de quelques milliers de mots, et la langue écrite, il y a un abîme que l'on tente de combler en permanence.

Pourquoi les Français sont-ils enclins à la défendre contre toute réforme ?

La France est le seul pays où l'on peut se battre sur un subjonctif ou sur la féminisation des mots. La France, c'est d'abord sa littérature : des expressions, des contes, des récits, dans lesquels nous sommes nés et avons grandi.

La francophonie peut-elle sauver le français ?

L'Afrique, le Québec, la Suisse, la Belgique ont préservé un français qui n'existe souvent plus dans l'Hexagone. Ils conservent des expressions, mais ils en réinventent aussi. L'avenir du français se situe donc aussi en dehors du pays.

Vous dites que sa richesse et sa complexité sont sa beauté. Faut-il alors réformer l'orthographe ?

Je vais paraître très conservateur, mais je pense que c'est la difficulté qui rend une discipline ou un apprentissage valables. À partir du moment où on se met à écrire en texto, la langue devient sans valeur... un objet consommable comme un autre. Pourquoi pas réaliser des réformes de l'orthographe annexes, mais, à vouloir tout simplifier, on risque de tout saboter. Si on présente à des gens qui n'ont pas une bonne maîtrise de la langue une version allégée, on en fera des citoyens qui auront une pauvreté symbolique extrême.

Vous êtes opposé à l'écriture inclusive. Quid de la féminisation des mots ?

Cela ne me dérange pas du tout. Faire l'accord avec le dernier mot, s'il est féminin, se fait déjà. Je ne suis pas pour l'immobilisme de la langue française, mais pour qu'on y intègre des mots qui ont disparu ou qui sont inventés.

Quel danger menace la langue ?

La malédiction du franglais dans le monde du business ou de la politique. Quand vous entendez des chroniqueurs sur France Culture parler de « house of cardisation de la politique », de l'« IRL » (in real life) ou d'« implémenter » une décision, vous vous dites que le snobisme et la sottise se conjuguent pour tuer et le français et l'anglais. Quiconque émaille sa conversation de termes anglophones est souvent un ignare dans la langue de Shakeaspeare. Et un massacreur de notre idiome.

Vous avez été candidat à l'Académie française...

C'est une institution honorable et j'y compte beaucoup d'amis. L'Académie doit avoir un rôle de préservation de la langue et d'intégration des nouveaux usages. À terme, elle devrait être un lieu de résistance, pas seulement pour le français, mais aussi pour la civilisation française : elle a beaucoup de prestige en dehors de l'Hexagone.

Photo : Pascal Bruckner © Jean-Francois PAGA/Opale via Leemage

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