Quand l'école accentue les difficultés des parents les plus précaires

Quand l'école accentue les difficultés des parents les plus précaires

Le sociologue Pierre Périer, s'est intéressé à la relation qu'entretient l'école avec des parents en situation de précarité. Une étude passionnante qui met à jour ce paradoxe : la responsabilisation des parents se fait au détriment des parents en situation de précarité. D'un côté, les parents qui ont les codes scolaires surinvestissent l'école alors que, de l'autre, les plus fragiles se retrouvent dans l'évitement et la distance.  

À l'instar du livre Enfances de classe piloté par Bernard Lahire, Des parents invisibles traite des inégalités subies pas les enfants, mais sous un angle différent : celui des relations entre les parents les plus précaires et l'école. Pierre Périer, professeur en Sciences de l'éducation à l'université de Haute-Bretagne, y mène une enquête richement documentée sur ce public finalement pénalisé par la demande croissante d'un investissement parental par l'école. Comment gérer cette relation quand on ne possède pas les codes de la société scolaire ? L'étude questionne le tournant pris par l'Education nationale dans les années 80. 

Quelle a été votre méthodologie ? 

Pierre Périer : L’enquête s’est déroulée sur plus de deux années dans un quartier prioritaire où nous avons rencontré et suivi au départ une trentaine de familles, en échangeant avec un parent, rarement les deux, et l’enfant séparément. Des familles en situation de précarité, à la lisière de la pauvreté, avec lesquelles nous avons tissé un rapport de confiance au fil des entretiens qui ont eu lieu à leur domicile. Les contacts ont été parfois difficiles à établir, non par évitement des parents, mais parce qu’ils évoluent dans un temps chaotique, décalé, soumis à l’imprévisibilité. Nous avons également passé du temps aux abords de l’école, dans la cour ou dans « l’espace parent » (lieu de rencontres au sein de l'école entre la communauté éducative et les parents) récemment ouvert. Des entretiens ont eu lieu en parallèle avec les enseignants de l’école et du collège en éducation prioritaire où étaient scolarisés les enfants (CM2 puis 6ème), ce qui nous a permis de croiser leur point de vue avec celui des parents. En collaboration avec l'ONG ATD-Quart monde, des « groupes de parole » de parents se sont ajoutés au corpus d’enquête, qui au final repose sur plus de 130 entretiens, permettant de toucher une diversité de familles et de faire entendre leurs « voix ».        

Cet angle semble avoir été peu étudié jusqu’à présent ?  

P. P. : Effectivement, la plupart des travaux sur les rapports entre les parents et l’école parlent des familles en général ou alors s’intéressent à celles qui se manifestent par leur présence visible et une prise de parole, au travers des associations notamment où les classes moyennes sont surreprésentées. Or, des franges importantes de parents demeurent invisibles, inaudibles, et ce sont les familles dont les enfants rencontrent plus souvent et plus précocement des difficultés. Tel est le paradoxe que ce livre entend dévoiler : celui d’une école qui ne s’adresse qu’à un sous-ensemble de parents, proche de la culture scolaire et possédant les ressources nécessaires, dans l’oubli des familles pour lesquelles une co-élaboration de la relation avec l'institution scolaire serait à construire. Ces familles ont souvent pour première expérience de la rencontre celle d’une convocation où l’école leur parle des difficultés de l’enfant ce qui, ce faisant, met également les parents en difficulté.          

À quel moment cette orientation vers plus d’implication des parents a-t-elle été décidée ? 

P. P. : Elle a pris forme au tournant des années 1980 à un moment où l’école se préoccupe de lutter contre l’échec scolaire, avant d’invoquer l’enjeu de la réussite de tous. C’est donc tardivement que la France se tourne vers les parents au regard de l’histoire de l’institution scolaire et des comparaisons internationales. Elle se tourne vers des partenaires ou cherche des « alliés » car ses missions se diversifient et se complexifient dans un contexte de montée des exigences de formation et de diplôme. Partenariat, coopération, co-éducation, sont les signes que l’institution scolaire adresse aux parents d’élèves qu’elle veut associer mais sous certaines conditions. Or, le caractère peu lisible, implicite sinon inaccessible des attentes de rôles laisse une partie des parents à côté ou dans les marges de l’école. De ce constat récurrent découlent des réformes, la création d’outils et la mise en place de dispositifs qui ne sont plus la seule affaire de l’école car ils relèvent de plus en plus de la politique de la ville, en « ciblant » les quartiers les plus défavorisés. Pensons à la récente création des « Cités éducatives ».        

Pourquoi cette politique dessert-elle certains parents, et renforce-t-elle au final les inégalités ? 

P. P. : On peut estimer que le principe d’une coopération avec les parents constitue une voie à suivre dans une visée de réciprocité sur un mode « gagnant-gagnant ». La difficulté résulte des conditions et modalités de mise en oeuvre de cette politique qui apparaît très paradoxale dans ses effets. D’un côté, des fractions de parents qui ne répondent pas à l’attente de l’école et sont perçus et jugés comme défaillants au regard du rôle et des responsabilités qu’il leur faudrait endosser. De l’autre, des parents avertis et stratèges qui tirent des bénéfices de l’ouverture de l’école qui leur accorde des droits et écoute leur « voix ». Les parents dits « éloignés », invisibles, sont ainsi paradoxalement surexposés en raison de leur écart aux normes de la participation et de la présence. Plus l’école sollicite la coopération avec les parents sur ce mode défini par elle, plus elle risque de disqualifier ceux-là même qu’elle dit vouloir aider.       

Quel est le ressenti de ces « parents invisibles », qui n’ont pas les clés du système scolaire, face à l’école ? Position d’attente ? Évitement ? Éloignement ?

P. P. : La réponse relève d’une problématique relationnelle, c’est-à-dire qu’elle doit prendre en compte la circularité des causes et effets, et ne conduire ni au procès des parents ni à celui des enseignants. En ce sens, les parents se comportent en réaction à ce qu’ils comprennent ou perçoivent de ce qui se joue à l’école, avec eux ou sans eux. Quand l’école se préoccupe des parents qu’elle dit « éloignés » (selon le terme présent dans la loi de refondation de l’École de la République de 2013), elle élude la question de savoir comment elle contribue à cet éloignement. Lorsque les enseignants jugent les parents trop peu présents et réactifs, ils ignorent que la norme dominante chez les parents enquêtés consiste, précisément, à ne pas intervenir. Non par « démission », mais en raison de la confiance accordée aux enseignants. Quand l’école s’alarme de ne plus voir certains parents, elle sous-estime les effets de violence symbolique et la souffrance subis par les parents confrontés, avec un sentiment d’impuissance, aux difficultés de leur enfant, parfois de la fratrie, et qui les disqualifie dans ce qu’ils font voire dans ce qu’ils sont.          

À quel moment la méfiance des parents précaires envers l'institution scolaire s’installe-t-elle ? Dès la maternelle ?

P. P. : Elle peut en effet s’installer dès l’école maternelle, dès lors que les premiers apprentissages révèlent des difficultés qui laissent les parents désemparés ; ou que des soucis de comportement les renvoient à une forme de jugement sur leur compétence éducative. L’autonomie attendue de l’enfant et soumise à une forme d’évaluation scolaire constitue un exemple de notion qui ne fait pas nécessairement sens pour eux et sur laquelle il leur est difficile d’agir. Une mère nous racontait ainsi que son enfant avait été exclu de la maternelle (précisément : exclu de la restauration du midi et des heures de dortoir) et cette décision reste incomprise et injuste de son point de vue car pour elle, il appartient à l’école, sur le temps scolaire, de prendre en charge l’éducation et la gestion des comportements.   

Tous les parents veulent la réussite des enfants, mais pour certains, la réussite semble se résumer à se maintenir dans le système scolaire, notamment au collège ? 

P. P. : Oui, les expressions des parents témoignent de cette aspiration à poursuivre, en allant « jusqu’au bout », pour « avoir quelque chose en main », c’est-à-dire une formation ou un titre scolaire que les parents ne possèdent pas. Cette ambition s’exprime sans connaissance du système scolaire, et c’est en cheminant qu’ils découvrent ses exigences et dans bien des cas l’impossibilité de poursuivre ou de réaliser le projet de métier qui avait été évoqué. Plutôt qu’une visée de réussite, l’enjeu consiste à conjurer l’échec, celui tant redouté que les parents ont connu et dont ils veulent préserver leur enfant. Continuer dans les classes « normales » au collège, c’est préserver ce crédit pour l’avenir.

« La figure du parent d’élève s’efface progressivement dans les représentations pour laisser place au milieu familial, au risque d’apparaitre non seulement comme un problème mais comme la cause du problème. Ce mécanisme d’externalisation qui procure aussi une forme de dédouanement de l’enseignant, revêt un aspect défensif et pas seulement critique à l’égard de certains parents. » Comment inverser cela ?

P. P. : Question redoutable, notamment en ce qu’elle implique de repenser les modalités de la coopération ainsi que la formation des enseignants et des équipes à cet enjeu. Il faut au préalable que l’institution scolaire parvienne à se décentrer d’elle-même pour accueillir la parole de tous les parents et agir avec eux ou mieux, à partir d’eux. C’est une première étape pour construire la réciprocité nécessaire et reconnaître des parents si vulnérables face à l’école. Il importe de même de ne pas surresponsabiliser les parents ni d’attendre d’eux ce qu'ils n'arrivent pas à mettre en œuvre (dans les devoirs par exemple), mais de réinternaliser dans l'école l’enjeu des apprentissages ou la réponse à la difficulté, ce qui implique aussi de donner aux enseignants et aux équipes le temps et les moyens de leur action.           

Propos recueillis par Aurélie Marcireau. 

 

  À lire : Des parents invisibles, L'école face à la précarité familialePierre Périer, éd. PUF, 256 p., 26€.

 

Sur le même sujet :

ÉcoleLaurence De Cock, Anamosa (col. « Le mot est faible »), 80p., 9€.

Prendre, Naissance d'une pratique sociale élémentaire, Wilfried Lignier, éd. du Seuil, 336p., 24€.

Enfances de classeBernard Lahire (dir.), éd. du Seuil, 1229p., 27€. 

 

Photo : © Martin BUREAU/AFP. 

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF