La contre-démocratisation scolaire

La contre-démocratisation scolaire

À l'heure de la rentrée scolaire, il est de bon ton de s'interroger sur les principes du système éducatif français. École, de Laurence De Cock, publié dans la jeune collection « Le mot est faible » aux éditions Anamosa, s'attaque efficacement aux dérives qui minent la méritocratie et le « sens du collectif ». 

Par Agathe Cagé. 

À la rentrée de septembre, le quotidien est toujours un peu plus qu’ordinaire. Des élèves découvrent leur école et des enseignants leurs classes. L’encre de nouveaux programmes finit de sécher. S’écrivent dans un même mouvement quelques lignes du destin de chaque enfant et la capacité de notre société à produire du collectif. Laurence de Cock pouvait difficilement choisir meilleure collection que « Le mot est faible » pour publier École. Il y a en effet derrière ce mot l’engagement d’une communauté enseignante, les espoirs de millions de familles et des choix politiques structurants.

Professeure agrégée en lycée et docteure en sciences de l’éducation, Laurence de Cock dresse le portrait sans fard du système scolaire français et des rapports que les familles entretiennent avec lui. Grâce au recours à quelques idéaux-types de situations scolaires et de choix familiaux, elle échappe au piège de la culpabilisation ; nous connaissons en effet tous « nos contradictions et affres parentales ». En s’appuyant à la fois sur une analyse du temps long et sur une critique des réformes récentes – au premier rang desquelles celles du lycée et du baccalauréat qui entrent en vigueur à cette rentrée et dont les premiers bénéficiaires seront, selon l’auteure, « à n’en pas douter, les familles et les élèves les plus favorisés », elle dénonce l’enterrement de première classe que connaît, dans les faits, la « méritocratie à la française ». Son verdict est sans appel : nous entrons « dans l’ère de la contre-démocratisation scolaire ». Lorsque, dès les premières années d’école, un enfant est rendu responsable de ses difficultés et enjoint à travailler davantage alors même qu’il « ne sait parfois même pas ce que le mot "travailler" signifie concrètement », les portes sont grandes ouvertes à une spirale de l’échec. Si l’angoisse des lycéens devant ParcoursSup conduit les plus aisés d’entre eux à s’entourer de boîtes de conseil privées pour accéder à l’enseignement supérieur, alors on comprend vite que la compétition scolaire est truquée pour l’immense majorité.

D’aucuns ne manqueront pas de reprocher à Laurence de Cock, qui n’hésite pas à dénoncer un « sabotage de l’école publique », une certaine radicalité. Elle a le mérite de porter un regard critique, nuancé et précis sur le boom des pédagogies alternatives. Au moment où Céline Alvarez (qui a été contrainte de préciser sur son site que le CNRS n’avait pas conduit l’évaluation de son expérimentation gennevilloise [1]) annonce fièrement la parution en anglais de ses Lois naturelles de l’enfant, on ne peut que se réjouir d’une mise à distance intelligente et documentée de la mode du Montessori made in France. Cette pédagogie basée uniquement « sur l’individu-enfant » (ce qui est le cas également des neurosciences) participe de la disparition du « sens du collectif ». Si acheter un coffret de lettres magnétiques « Céline Alvarez » n’aura d’autre conséquence pour une famille que de débourser cinq fois plus que le prix habituel d’un tel coffret (un alphabet restant un alphabet), privilégier l’inscription de ses enfants dans une école privée affichant la promesse d’une révolution pédagogique à leur inscription à l’école publique pourrait avoir un impact direct et désastreux sur la capacité de notre société à produire du vivre-ensemble et de nos élèves à comprendre le sens du collectif et de la coopération : « soustraire un enfant à l’école publique sans autre raison que nos propres frustrations sur la lenteur de ses progrès, c’est contribuer (…) à la démanteler toujours un peu plus en occultant l’intérêt du plus grand nombre ».

Laurence de Cock conclut École en appelant chacun à prendre ses responsabilités pour (re)bâtir collectivement une « école commune, démocratique et émancipatrice ». Certains lecteurs se retrouveront dans ses analyses, d’autres moins. Mais la lecture d’École les conduira dans les deux cas à s’interroger, de façon opportune, sur la relation qu’ils entretiennent avec le système éducatif.

 

À lire : École, Laurence De Cock, Anamosa (col. « Le mot est faible »), 80 p., 9 €

 

[1] Céline Alvarez, autrice et conférencière, est connue pour avoir coordonné une expérience inspirée par la pédagogie Montessori dans une classe de maternelle d'une école publique de Gennevilliers entre 2011 et 2014. Elle en a tiré un livre, Les lois naturelles de l'enfants (Les Arènes, 2016).

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF