Un peu de silence

Un peu de silence

Quel écrivain des années 1950 aurait imaginé que son courrier serait édité au XXIe siècle grâce au mécénat de La Poste, notre bonne vieille poste des facteurs à la ville et aux champs, par le biais de sa fondation d'entreprise ?

C'est le cas entre autres de la Correspondance échangée entre 1954 et 1968 par les deux poètes qui ont dominé leur époque, René Char en langue française, Paul Celan en langue allemande. La clandestinité des années de guerre, leur lecture des présocratiques, le surréalisme, la politique, leurs relations avec les femmes, la passion de la syntaxe, le goût de la natation... Mais, si leur dialogue fascine tant, c'est qu'il creuse la part inaccessible de la poésie : ni lyrisme ni célébration mais parole en acte, et à travers elle tout ce que leur siècle a connu d'enténébré. La mise à nu de cette obscurité est au coeur de leur oeuvre comme de leur conversation épistolaire. Des lecteurs pressés et résignés en ont déduit un peu vite leur volonté supposée de rendre certains de leurs poèmes impénétrables, occultes sinon cryptés, alors que cela leur avait été imposé par la violence de ce qu'ils avaient vécu.

Ils parlent boutique, c'est-à-dire technique, rythme et respiration, souffle et tissu sonore, cherchant l'un comme l'autre à consigner dans l'écriture le mouvement de la parole, quand le langage se fait voix. Chacun réagit à sa manière aux polémiques qui les agressent : Char cloue le bec publiquement à Étiemble, qui lui a fait de mauvaises manières à propos d'une virgule et d'un point-virgule qu'il aurait mal placés dans deux vers de Rimbaud (sur l'importance de ces choses, lire le dossier coordonné par Jacques Drillon, p. 68-97). Celan, lui, affronte douloureusement la calomnie lancée par la veuve du poète Yvan Goll l'accusant de plagiat. Au fil des lettres, on les voit progressivement devenir leur propre statue, Char celle du juste, Celan celle du désespéré. Ce recueil de lettres recèle quelques poèmes, notamment l'un de Celan adressé et dédié à son ami Char sous le titre « Argumentum e silentio », expression empruntée au droit romain qui signifie en l'espèce, selon Bertrand Badiou, éditeur de ce livre, « qu'il s'agit pour une partie de tirer un argument du silence de l'autre ». Une vérité tirée du silence : quel beau titre cela eût été ! C'était bien l'intention du poète, qui dut renoncer face à l'insistance de son éditeur lui imposant un De seuil en seuil moins bien inspiré.

« À chacun sa parole,/ la parole qui pour lui se fit chant/ quand la meute l'attaqua, sournoise ;/ à chacun la parole/qui avant d'être glace/ fut chant. » Face aux attaques, dont le souvenir le rongera jusqu'à son suicide, Paul Celan aurait tant aimé n'opposer que des paroles de silence, brutes et infracassables. Il n'eut pas la force de ne pas répondre, creusant un peu plus sa tombe dans le ciel à mesure qu'il argumentait pour se justifier.

De toute façon, qui sonde le silence interroge la poésie. Jean-Claude Pirotte le dit en poète dans Le Silence, justement. Ce beau texte posthume, écrit à la demande de Philippe Claudel, qui s'y connaît en classiques modernes (lire p. 52-53, sa chronique consacrée à un autre silencieux, Robert Walser), a quelque chose de secrètement enivrant. Bien le moins pour celui qui ne pouvait célébrer la vie sans glorifier la vigne. Pirotte suggère que, dans les moments de grâce où le corps autant que l'esprit prennent conscience du brutal passage de l'irrémédiable, le silence s'empare de nous comme un saisissement. On se sent alors dans un état suspendu entre deux états de vie sonores et agités. Son cher Joseph Joubert, dont il n'a cessé de relire les Pensées, vient alors à la rescousse : « Qu'est-ce donc que la poésie ? Je n'en sais rien en ce moment ; mais je soutiens qu'il se trouve, dans tous les mots employés par le vrai poète, pour les yeux un certain phosphore, pour le goût un certain nectar, pour l'attention une ambroisie qui n'est point dans les autres mots. » Le reste n'est pas littérature, ni même litres et ratures. Se retournant vers ses amis disparus, renonçant à tout espoir de se délivrer du passé, Jean-Claude Pirotte reconnaît alors qu'il ne lui reste plus que le silence.

Photo : Paul Celan ©DR

à lire

Paul Celan, René Char, Correspondance (1954-1968), ÉDITION DE BERTRAND BADIOU, éd. Gallimard, 336 p., 28 euros.

Le Silence, JEAN-CLAUDE PIROTTE, éd. Stock, 80 p., 13 euros.

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Éric Vuillard

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« La Guerre des pauvres est une guerre qui n'est pas terminée. »