Triomphe de l'anglobal

Triomphe de l'anglobal

Serions-nous en voie de maorisation ? Entendez par là que les Français seraient menacés de perdre leur âme en perdant leurs mots, comme Victor Segalen le regrettait dans Les Immémoriaux après avoir visité les Maoris en Polynésie.

À première vue, cela paraît exagéré ; mais, après avoir lu les réflexions sur la langue française du rimbaldien Alain Borer, recueillies sous le titre De quel amour blessée (1), le constat semble réaliste. Notre langue reçoit, mais n'émet plus. Le phénomène daterait de la réforme de l'enseignement secondaire (1992) : le ministre Lionel Jospin est vertement («illettré militant») accusé d'avoir ainsi débranché de sa fontaine la mémoire de notre langue - le latin et le grec. Borer dénonce le panurgisme triomphant, l'esprit de capitulation, la résignation de nos compatriotes.

C'est bien de colonisation qu'il s'agit, les Européens se retrouvant vassaux des États-Unis. De douce, elle est devenue déchaînée. La dynamique de l'englobish, version impérialiste du globisch, y est pour quelque chose. Elle a entraîné subrepticement un vaste mouvement de dé-nomination, pure (si l'on peut dire) substitution de mots anglais à des mots français qui remplissaient parfaitement leur fonction. Les langages communautaires s'en mêlant, tout cela donne un anglobal, qui a réussi la prouesse de virer le merveilleux argot des faubourgs. Cet idiome triomphant est un méli-mélo de toutes les mauvaises manières faites à la langue: contraction, dilatation, etc.

Parfois, l'auteur en fait trop : désolé, mais on dit encore «Pigalle», et non «SoPi» pour South Pigalle, comme si on se croyait à Soho ! Quant à traiter de « collabos » ceux qui refusent de résister à l'anglobalisation rampante ou conquérante, au motif qu'ils seraient prêts à tout pour servir l'envahisseur, non plus ! Quant à définir l'illettré comme celui qui ignore que «dans une société la langue est suprêmement architectonique», euh... L'essai est érudit, parfois savant, toujours vif ; il n'est guère animé par le doute tant la conviction domine, non sans panache. Il faut imaginer Alain Borer allant à la rencontre des ouvriers de Florange qui crient «On lâche rien» et des opposants au mariage pour tous qui hurlent «On ne lâche rien» afin d'expliquer aux uns et aux autres l'avantage qu'ils auraient à défiler sous une banderole inspirée par Érasme: «Je ne cède sur rien.» Pas sûr qu'il serait entendu.

Il a le goût des mots, de la conversation à la française, pratique orale de la langue écrite, qu'elle soit belle parlure ou conférence. C'est un passionné du métaplasme, un obsessionnel du subjonctif, un nostalgique du bruissement de la langue que l'on sent veuf de la disparition du e muet. N'empêche que sa colère est saine et sans ambiguïté. Et, le creux de l'oreille résonnant encore du cri de Borer, on se surprend à promettre une bastonnade au premier qui se demandera si le Goncourt 2014 est un page turner... S'il n'en reste qu'un, il sera celui-là, brandissant haut et fort sa devise empruntée à la maison d'Orange (les rois des Pays-Bas, pas les téléphonistes) : «Je maintiendrai.» Ce qui force le respect. Après tout, on n'a qu'une life.

(1) De quel amour blessée. Réflexions sur la langue française, Alain Borer, éd. Gallimard, 338 p., 22,50 euros.

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