Tout écrivain mérite salaire

Tout écrivain mérite salaire

« Et vous, que faites-vous dans la vie ? - Écrivain. - Ce doit être passionnant ! Mais à part ça... je veux dire : quel est votre métier ? » Entendez : mais comment gagnez-vous votre vie ?

Nul mépris dans cette réaction que tout écrivain a subie. Non qu'il soit indigne de vivre de sa plume, au contraire, quoi de plus noble, et puis c'est si romantique. Mais les gens ont du mal à imaginer qu'on en vive vraiment. En quoi ils n'ont pas tort : hormis une centaine d'auteurs qui n'ont plus de problèmes de fin de mois en début de mois, la plupart exercent non un métier mais un autre métier parallèlement. C'est sur ce paysage très réaliste de paupérisation et de précarisation que s'inscrit une mesure controversée récemment prise par le Centre national du livre (CNL).

Chargé par le ministère de la Culture de distribuer bon nombre de subventions, le CNL s'est penché sur la rémunération des écrivains intervenant dans les manifestations qu'il soutient. Il a donc décidé que, si ces événements voulaient toujours être subventionnés, ils devaient verser a minima 150 euros HT à tout auteur participant à une rencontre ou à un débat sur son dernier livre, 226 euros HT dès lors que cela lui demandait une préparation comme pour une conférence, et 400 euros HT pour une lecture-performance. Cela s'applique aux auteurs tant français qu'étrangers, étant exclus ceux qui viennent juste dédicacer ainsi que les universitaires publiant dans leur spécialité et étant par conséquent déjà payés.

C'est peu dire que l'initiative du CNL a suscité la panique chez les organisateurs de salons du livre et de festivals littéraires (on en compte environ 500 par an, ainsi va la vie littéraire). Leurs arguments ? Cela fera exploser leur budget, car bon nombre d'entre eux invitent quelques centaines d'auteurs. Conséquence annoncée sous forme de menace : ils en inviteront moins et, horresco referens, privilégieront les best-sellers ; les petites villes auront moins les moyens d'assumer cette nouvelle charge que les grandes ; des salons et festivals dont l'accès était libre se trouveront obligés de le faire payer ; la perte du label CNL entraînera en cascade des suppressions d'aides publiques ou privées, etc. Outre qu'on ne connaît pas d'écrivain qui cracherait sur quelques centaines d'euros, cette mesure revêt une valeur symbolique guère évoquée dans le débat. Elle tient en un mot qui revient à deux reprises, comme pour mieux en souligner l'importance, dans le communiqué du conseil d'administration du CNL : « travail ». Les autres artistes travaillent, qu'ils soient peintres, photographes, chanteurs, musiciens, cinéastes. Le fait est que, lorsqu'ils se produisent quelque part dans le monde dans des instituts français sous la tutelle du Quai d'Orsay, tous sont rémunérés ès qualités, à l'exception des écrivains, gratifiés d'un misérable défraiement joliment appelé per diem. Mais de quoi le ministère croit-il que ceux-ci vivent lorsqu'ils consacrent plusieurs jours à porter la bonne parole de la culture française en parlant certes de leur oeuvre mais aussi des livres des autres, en participant à des débats sur la langue française ou sur l'évolution des échanges intellectuels dans notre pays, etc. ? En ces temps où le principe de gratuité promu par Internet menace de s'installer en tyrannie, il faut louer le CNL d'avoir rappelé que, lorsqu'un écrivain prend sur son temps d'écriture, de réflexion et de rumination pour parler en public, livrer le fruit de ses méditations, faire partager son expérience, il travaille, lui aussi. Et que cela a un coût.

On pourrait croire que le phénomène est typiquement français. On sait en effet que, de longue date, en Grande-Bretagne, aux États-Unis, en Italie, en Suisse et dans bien d'autres pays, des romanciers et des poètes ne sont jamais invités à lire en public sans être rémunérés, certains même vivant en partie de cette activité. Or, tout récemment en Angleterre, des auteurs et non des moindres ont tempêté, signant des lettres ouvertes appelant au boycott des manifestations littéraires au motif que celles-ci les faisaient « travailler » sans les payer alors qu'il était impensable de demander à un musicien de se produire bénévolement, sauf à soutenir une cause. L'écrivain Philip Pullman a même bruyamment démissionné de son poste de président du Oxford Literary Festival pour dénoncer cette situation : « Pourquoi le travail de tous les autres fournisseurs (imprimeurs, traiteurs, loueurs, électriciens...) de cette manifestation est-il respecté et pas le nôtre ? »