Où ranger un dérangé ?

Où ranger un dérangé ?

L'éditorial par Pierre Assouline. Il y a des livres que l'on ne sait où ranger. Échappant à la tyrannie des genres, inclassables au propre comme au figuré, ils résistent et demeurent au seuil de notre bibliothèque en attendant qu'une géniale intuition les assigne à un rayon, jusqu'au prochain déménagement. Le philosophe Walter Benjamin a évoqué ses affres de lecteur compulsif dans Je déballe ma bibliothèque, recueil où il médite sur sa pratique de la collection de livres. J'espérais y trouver une solution à mon problème : où ranger Ancien malade des hôpitaux de Paris de Daniel Pennac ?

Drôle de livre que ce livre irrésistible de drôlerie. C'est l'histoire d'un homme qui se souvient. Il y a vingt ans de cela, le docteur Galvan (c'est l'homme) était de garde de nuit (de pleine lune, en plus) aux urgences d'un grand hôpital. Un dimanche de routine : « accidents domestiques, infections éruptives, suicides avortés, avortements ratés, cuites comateuses, infarctus, épilepsies, embolies pulmonaires, coliques néphrétiques, enfants bouillants comme des assiettes, automobilistes en compote, dealers poinçonnés, clodos cherchant logis, femmes battues et maris repentants, adolescents envapés, adolescentes catatoniques... » La vie, quoi ! Spécialiste de l'urgence, il n'en a d'autre que de se faire une carte de visite de rêve : « Professeur Gérard Galvan. Médecine interne ». La grande classe. Seulement voilà, cette nuit-là, son fantasme est bousculé par l'arrivée d'un patient qui semble prêt à exploser tant il se retient, et depuis longtemps semble-t-il, mais, ra ssurez-vous, l'occlusion intestinale n'est qu'une illusion ; d'éruption cutanées en angine de poitrine, on se le repasse d'un service à l'autre, il les fait tous ou presque sur son chariot aux roulettes bien graissées : « On aurait dit qu'il hésitait entre toutes les morts possibles. » Un cauchemar que cette nuit assez agitée. Jusqu'à ce que le patient reprenne ses esprits et annonce triomphalement au corps médical aussi atterré qu'épuisé qu'il s'était présenté dans tous ces états à seule fin de réaliser « son rêve identitaire » : se faire imprimer une carte de visite originale sur laquelle, en dessous de son nom, il s'apprêtait à mentionner simplement « Ancien malade des hôpitaux de Paris ». Alors le narrateur, n'y tenant plus, l'expédie dans le seul service qu'il n'avait pas encore visité...

Voilà le ton et l'esprit. Du Pennac pur jus. Un humour d'une finesse, d'une efficacité et d'une légèreté sans pareilles. Il ne faut pas se contenter de lire ce délire parfaitement maîtrisé, ce qui est déjà l'assurance de passer un grand moment. Il faut le voir et l'entendre puisqu'il se joue avec Olivier Saladin, anciennement Deschiens %26amp; Deschamps, au Théâtre de l'Atelier à Paris. La différence ? Ce qui fait franchement sourire à la lecture fait rire aux éclats une fois sur scène, car le rythme y est très juste une heure et quinze minutes durant, le comédien, ainsi que le metteur en scène, Benjamin Guillard, ayant su trouver le bon tempo pour en faire assez sans en faire trop.

Daniel Pennac a sous-titré son traité de médecine pour les nuls « Monologue gesticulatoire ». Difficile d'en faire une catégorie dans une bibliothèque - encore qu'un certain nombre d'auteurs pourraient y être rangés à leur corps défendant. Au fond, en cherchant bien dans le livre de Walter Benjamin, on trouve la réponse au rayon « Bibliothèque pathologique ». Il s'agit d'ouvrages autobiographiques dont les personnages principaux sont légèrement dérangés. Il est vrai qu'il y a foule !

à lire

Je déballe ma bibliothèque, WALTER BENJAMIN, traduit de l'allemand par Philippe Ivernel, éd. Rivages poche, 210 p., 9 euros.

Ancien malade des hôpitaux de Paris, DANIEL PENNAC, éd. Folio, 78 p., 4,60 euros.

Grand entretien

Éric Vuillard

Éric Vuillard
« La Guerre des pauvres est une guerre qui n'est pas terminée. »