Le joueur et le militant

Le joueur et le militant

Par Pierre Assouline. Deux éditeurs ont définitivement achevé d'imprimer. Ils exerçaient la même profession sans pour autant faire le même métier. Claude Durand incarnait une race d'oiseau rare dans ce métier : un éditeur qui sache aussi bien lire que compter. Il vient de disparaître, à 76 ans, dont quarante-cinq dans le bâtiment. Il avait fait ses classes au Seuil dès 1958. Le García Márquez de Cent ans de solitude et le Soljenitsyne de L'Archipel du goulag furent ses grandes révélations. Il fit escale chez Grasset avant de se poser chez Fayard, qu'il bouleversa en s'y installant pour trente ans.

Il était à la fois celui qui projetait sa maison dans la durée, enjoignant à ses collaborateurs de ne pas s'interdire les projets patrimoniaux à la rentabilité incertaine mais à l'intérêt certain pour la vie des idées, tout en se consacrant de son côté à monter des coups, spectaculaires, à court terme, d'une qualité discutable, qu'il savait imposer comme nul autre, mais susceptibles de tenir le devant de la scène pendant quelques mois et de faire rentrer de l'argent frais. Une puissance de travail hors pair. On connaît peu d'éditeurs à la tête d'une maison de la dimension de Fayard qui aient autant payé de leur personne, lisant les manuscrits un crayon rouge à la main (et jusqu'aux épreuves, qu'il relisait jusqu'au dernier moment) - on en connaît peu qui aient été instituteurs et qui le soient restés face à leurs auteurs. Claude Durand n'était pas éditeur aux heures de bureau mais en permanence, samedi, dimanche et fêtes. Son métier, il le concevait comme un mode de vie et un état d'esprit, voire comme une vision du monde. Il était personnellement lié à nombre de ses auteurs par une clause intuitu personae qui leur permettait de quitter la maison si lui-même était amené à la quitter, pratique discutable lorsqu'on est patron au sein d'un groupe, Hachette en l'espèce. C'était son privilège, acquis grâce à sa douce et forte personnalité, à son réseau d'amitiés. L'air de rien, cette clause le définissait le mieux, tant par son caractère secret et dérogatoire que par le lien personnel et intime, exceptionnel, qu'elle supposait. Il aimait à se définir comme un « mercenaire de l'édition », boutade distinguant le fondateur-propriétaire de sa maison et celui qui la dirige parce qu'un groupe lui en a confié la responsabilité. La différence, c'est l'argent : une chose est de risquer le sien, une autre est d'engager celui des autres. Car Claude Durand savait que l'édition est fondamentalement un métier de joueur. Et, à ce jeu, il fut incontestablement l'un des meilleurs. Contrairement aux poncifs que nous ont servis les médias pour annoncer sa disparition, il n'était pas le « pape » ni le « seigneur » ou « l'empereur » de l'édition. Juste un grand éditeur.

François Maspero, qui vient de disparaître, à 83 ans, était tout aussi pudique, discret, réservé. Des qualités manifestées tant dans son activité d'« éditeur engagé » (mais, s'agissant de lui, c'était d'une telle évidence que cela en devenait pléonastique) que dans celle de traducteur et d'écrivain, un vrai. Il fut le fondateur et l'âme des éditions Maspero et l'animateur de la légendaire librairie La Joie de lire au Quartier latin. C'était sa cause, à l'extrême gauche mais en toute indépendance tant des puissances d'argent que des chapelles (sa collection « Cahiers libres », lancée en 1959, était un clin d'oeil complice aux « Cahiers » de Charles Péguy), même si au lendemain de 68 il se rapprocha de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR). Des engagements dont la cohérence sur la durée force le respect, ainsi que l'éthique qu'il insuffla à sa maison. À ce double titre, il joua un rôle essentiel dans la vie des idées en France dans les années 1960 et 1970, même si les esprits étroits ont toujours du mal à imaginer qu'un éditeur et un libraire puissent avoir l'importance d'un intellectuel dans la circulation des idées. Pour comprendre l'homme que fut François Maspero, toutes activités et toutes sensibilités confondues, il faut garder à l'esprit que cet enfant de la guerre ne pouvait qu'être le compagnon d'âme des guerres de la décolonisation.

À l'ère des managers, il y a encore des Durand et des Maspero. L'un et l'autre étaient des éditeurs selon la définition de Gaston Gallimard : des commerçants pas comme les autres en ce qu'ils ont passé un pacte avec l'esprit.

Grand entretien

Éric Vuillard

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« La Guerre des pauvres est une guerre qui n'est pas terminée. »