Debout les livres !

Debout les livres !

Par Pierre Assouline. Entre nous, c'est-à-dire entre vous, lecteurs fidèles ou plus récents de notre magazine, et nous, qui le réinventons jour après jour, on ne va pas se raconter d'histoires : ces temps-ci, la presse se cherche sans toujours se trouver ; désorientée et bousculée, elle est troublée comme jamais par les incertitudes planant sur son avenir. Nous sommes tous plus ou moins logés à la même enseigne.

Cette nouvelle formule du Magazine littéraire n'est certes pas la première depuis sa création en 1966 par le journaliste Guy Sitbon ; elle ne s'en place pas moins sous l'invocation de la plus fameuse réplique du Guépard de Lampedusa : « Si nous voulons que tout reste tel que c'est, il faut que tout change. » Entendez-le comme la nécessité de maintenir pour l'essentiel les formes si l'on veut faire évoluer harmonieusement les mentalités par rapport aux contenus. Car jamais un magazine exclusivement consacré aux livres n'a été aussi nécessaire. Nul n'est mieux placé pour développer un point de vue littéraire sur le monde comme il va.

Loin de nous l'idée de le dresser contre la forteresse numérique. Ou alors, comme l'assurait Sacha Guitry vis-à-vis des femmes, tout contre. D'autant que le site Magazine-litteraire.com saura en permanence tenir son rang dans cette refonte, en faisant résonance à l'actualité la plus récente. En complément de la lecture en ligne, rapide, profuse, fragmentaire, papillonnante, il n'y a d'autre choix que son exacte opposée, qui donne du temps à la réflexion et s'accorde la place nécessaire, tout en s'offrant cette jouissance des siècles échus : tourner des pages, en apprécier la sensualité des dessins et photographies, et croire encore que le grain du papier nous rend aussi proches d'un magazine que le grain de la voix, d'une personne.

Le rythme de ce néo-Magazine obéit à trois temps, nourris chacun par une trentaine de pages : celui de l'actualité, celui de la critique et celui du dossier. Mais qu'il s'agisse de capter l'esprit du temps, d'enquêter sur l'activité littéraire, d'affronter les textes, de partir à la rencontre des auteurs, de refléter la marche des idées, ce sera le magazine de tous les livres et de tous les écrivains. Non qu'ils y seront tous, hélas ! mais aucun genre ni aucune tendance ne seront écartés sinon bannis. Quel que soit le sujet, il sera vu au prisme des nouveaux livres. Ceux-ci seront peut-être un peu moins nombreux qu'autrefois à être traités par nos collaborateurs, mais ils le seront plus longuement, en s'accordant le luxe de la profondeur, ce qui conduit à éliminer les notules et autres brèves, en vertu d'un regret d'Albert Camus : « Trois ans pour faire un livre, cinq lignes pour le ridiculiser. »

Les entretiens comme les portraits dévoileront l'intime et non le privé des écrivains, le rapport à soi et non ce qui est caché, ainsi que Roland Barthes y invitait. Il s'agira aussi de restaurer un esprit critique qui fait cruellement défaut en nos temps de consensus. Comptons sur les critiques littéraires pour en faire preuve en toute indépendance de jugement, mais aussi sur les écrivains auxquels le Magazine fera plus souvent appel pour témoigner en toute subjectivité tant d'une vision du monde que d'une sensation du monde.

Plus que jamais, il nous faudra faire des choix, c'est-à-dire sélectionner, privilégier, et tant pis si c'est interprété comme une exclusion. Inévitable pour qui entend tenir un rôle de prescripteur. Pourquoi se donnerait-on la peine de lire des livres que leurs auteurs ne se sont pas donné la peine d'écrire, des livres qui répondent à des nécessités extralittéraires plutôt qu'à une injonction ou à une exigence personnelles, souvent des livres que c'est pas la peine ?

Chaque fois que la fiction sera la chambre d'écho de vastes mouvements, les enquêtes feront office de lanceurs d'alerte, les critiques s'emploieront à analyser les textes, et les dossiers à les contextualiser dans la durée avant de les mettre en perspective. Ainsi, face au retour du religieux, nous laisserons à d'autres le soin de dénoncer ce que Stendhal appelait « le parti-prêtre » pour mieux nous employer à cerner la chose. Ce qui n'empêchera pas l'expression de prises de position, fût-ce dans le registre de l'autocritique : qu'un pape de l'édition veuille bien établir le catalogue des quinze maladies du milieu littéraire et nous lui ouvrirons nos colonnes ! En s'adressant à la curie comme à une secte, le souverain pontife lui a déjà mâché le travail tant les maux sont communs : blocage mental, indifférence au monde extérieur, cumul des pouvoirs et conflit d'intérêts, syndrome des cercles fermés, divinisation des chefs, pétrification mentale, planification excessive et fonctionnarisme, oubli du passé, penchant pour la vanité et goût de la rivalité, profit mondain et exhibitionnisme, sévérité théâtrale et sérieux ostentatoire, disposition irrépressible pour la rumeur, le commérage, la médisance... Manifestement, le pape François connaît bien la République des lettres.

Il ne tient qu'à notre exigence commune, celle de la rédaction du Magazine littéraire et celle de ses lecteurs, que ces résolutions échappent au rituel du début d'année et ne demeurent pas des voeux pieux. J'allais oublier un souhait : un peu plus de légèreté. Pas trop, juste assez. De quoi donner des ailes au contemporain, à l'histoire immédiate, à la complexité du monde, aux débats d'idées. À peine échappés de Zemmour, les voilà précipités dans Houellebecq. Or la France que l'un et l'autre annoncent n'est pas très réjouissante. Aussi un peu de légèreté serait-elle bienvenue dans le sombre tableau qui nous attend. Il faut croire que ce réflexe est dans l'esprit du temps puisqu'un sociologue s'en est déjà emparé, Gilles Lipovetsky, qui publie justement De la légèreté (éd. Grasset). Incroyable tout ce qu'il peut rattacher d'élaboré, de sérieux, de documenté à une notion que l'on avait traitée, il est vrai, un peu légèrement. De péjorative, tant elle était synonyme de futile, trop associée à une manière de dandysme intellectuel, elle est devenue positive. Il voit carrément une révolution dans l'avènement de cette civilisation du léger reflétée par le culte de la minceur, les sports de glisse, le virtuel, la dématérialisation... Mais ne vous y trompez pas : son essai, c'est du lourd. Toutes ses analyses sont gouvernées par une approche anthropologico-sociale. « Sous des apparences de fluidité et d'hédonisme ludique, c'est en réalité une démocratie dénaturée et pervertie, un univers "néototalitaire" qui, selon les contempteurs de l'hypermodernité "liquide", progresse sous nos yeux », explique Gilles Lipovetsky avant de nous prévenir que le sentiment aérien de l'existence, l'esprit libre, la fluidité, la sagesse, la légèreté de vivre ne se conquièrent qu'à l'issue d'un... travail acharné. Un regret : que le mot qui nous importait le plus soit celui que l'on y a trouvé le moins : « insouciance ». Jean Tardieu disait que la poésie c'est quand un mot en rencontre un autre pour la première fois. Loué soit le sociologue qui introduira un peu de poésie dans ses analyses !

Gardons-nous pour autant de nous appliquer à être légers. Le Magazine littéraire se voudra profond, mais dans la légèreté, c'est déjà ça.

Nos livres

« Je reste roi de mes chagrins », Philippe Forest, éd. Gallimard