De la vitrification

De la vitrification

L'édito de Pierre Assouline. Il y a désormais deux rentrées littéraires : la grande, à la fin de l'été, et la petite, au coeur de l'hiver. Mais, que ce soit en septembre ou en janvier, elles s'exposent au même spectre, qu'auteurs et éditeurs conjurent par tous les moyens à leur disposition - gousses d'ail, crucifix, rosaire, miroir, etc. Ce spectre a un nom : la vitrification, et s'incarne en une seule et même personne qui défie les saisons : Michel Houellebecq.

Il y a désormais deux rentrées littéraires : la grande, à la fin de l'été, et la petite, au coeur de l'hiver. Mais, que ce soit en septembre ou en janvier, elles s'exposent au même spectre, qu'auteurs et éditeurs conjurent par tous les moyens à leur disposition - gousses d'ail, crucifix, rosaire, miroir, etc. Ce spectre a un nom : la vitrification, et s'incarne en une seule et même personne qui défie les saisons : Michel Houellebecq.

C'était en 1998, et il s'échappait déjà régulièrement de la seule rubrique « Livres » des journaux pour rejoindre les pages dévolues aux phénomènes de société. Marion Van Renterghem, du Monde, adapta la vitrification tant du parquet que de la bombe atomique à l'écrasement de la rentrée par son seul roman ; et son éditeur récupéra l'expression. Raphaël Sorin, qui veillait alors chez Flammarion au destin médiatique des Particules élémentaires et au sort de son auteur, reconnaissait que son mammouth écrasait les prix dès qu'il était propulsé en tête de liste. Le phénomène se reproduisit par la suite, notamment en 2010 avec La Carte et le Territoire, succès amplifié encore par le couronnement des lauriers Goncourt. Les auteurs les plus avisés en conclurent qu'ils gagneraient à prévoir leurs vacances en fonction des dates de sortie des prochains livres de Michel Houellebecq.

L'intéressé n'y est pour rien. Entendez qu'il serait vain de lui prêter des stratégies de marketing, d'autant qu'il est désormais au-dessus de cela. Car Michel Houellebecq est depuis quelques années le romancier « littéraire » français le plus célébré, c'est-à-dire commenté, analysé, thésardisé, critiqué, contesté, loué, traduit dans le monde. À chaque parution, sa légende le précède. Pour le meilleur et pour le pire.

Merci pour ce suicide, de Trierweiler %26amp; Zemmour, a dominé les ventes des essais à l'automne ; il les a écrasées et les a à sa manière vitrifiées, en durcissant le marché. Ce constat accentue un regrettable phénomène, à l'oeuvre depuis plusieurs années déjà : après les quelques têtes de liste, tout ce qui suit décroche radicalement. Le temps n'est plus où nombre de livres, bénéficiant d'une bonne visibilité, se vendaient bien ; les étapes intermédiaires ont disparu ; on passe très vite de ce qui domine les ventes à ce qui reste ; à croire qu'à l'emballement médiatique pour un ou deux auteurs a succédé un mouvement panurgique pour les mêmes. Après avoir entendu les gens demander : « Avez-vous lu le dernier livre d'Emmanuel Carrère ? », avant de s'indigner : « Mais comment avez-vous pu ne pas aimer ? », va-t-on entendre le même refrain avec le nouveau roman de Michel Houellebecq ?

On jugera bientôt sur pièces dès que l'oeuvre sera libérée de son mystère. Mais, eu égard au goût de la provocation et du paradoxe, que l'auteur n'a jamais nié, au contexte politique et social tendu dans lequel ce livre ne manquera pas de s'inscrire, fût-ce à son corps défendant, et à la rumeur flatteuse qui annonce sa qualité littéraire, on serait étonné qu'il ne produise pas l'effet de souffle d'une bombe avant de diffuser, qui sait, un rayonnement ionisant.

Entretien

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