Clichés de rentrée

Clichés de rentrée

589 Surtout, ne retenez pas ce chiffre. On hésite à l'achever d'un point d'exclamation ou de points de suspension. Dans le premier cas, on oscillerait entre l'admiration et l'exaspération ; dans le second, on inclinerait autant au soulagement qu'à la complicité. Toutes choses trop ambiguës. Le fait est que ce chiffre est de nature à vous dégoûter des livres. C'est le nombre de nouveaux romans français et étrangers qui vont nous tomber dessus entre la mi-août et la fin octobre. On connaît de pires épreuves. Le reste du monde nous envie celle-ci. Car, s'il est un rituel typiquement français, c'est bien notre rentrée littéraire. C'est aussi un marronnier. Ce qui signifie que ses branches ploient sous les lieux communs. Alors, de grâce, évitons-en quelques-uns.

1. On prend presque les mêmes et on recommence. Mais non ! (Enfin, pas tout à fait.) Il est certes inévitable que, lorsqu'on suit dès ses débuts une oeuvre en devenir, et que son auteur se manifeste en moyenne tous les trois ans, les mêmes noms reviennent régulièrement dans les librairies et les journaux. Mais la découverte étant (enfin, en principe) la vocation d'un éditeur, la plupart des maisons s'attachent à publier des premiers romans dont les auteurs sont par définition des inconnus, du moins lorsqu'il s'agit de littérature et non de coup médiatique.

2. La moisson est médiocre. Une partie de la critique littéraire, toujours la même, a le monopole de cette complainte. Laissons-la-lui. La rentrée ne peut pas être médiocre pour deux raisons : d'une part, parce que, étant donné l'extrême diversité des grandes et petites maisons (mais non, toutes ne sont pas dans le triangle des Bermudes de Saint-Germain-des-Prés), de l'origine des auteurs qui y sont publiés (beaucoup plus de manuscrits arrivés par la Poste qu'on ne le croit), des genres pratiqués (il n'y a plus que L'Auto-Journal pour croire encore à l'auto-fiction), on ouvre enfin les fenêtres depuis quelques années ; d'autre part, parce que, ce qui nous arrive de l'étranger traduit en français étant déjà passé là-bas par le tamis de la critique et du public, on nous envoie donc le meilleur (enfin, il faut l'espérer). On ne nous fera pas croire qu'il n'y a rien à sauver, rien de remarquable, dans ces centaines de nouveautés.

3. Tout est joué d'avance. Vaste blague à laquelle les forums sur la Toile et l'obsession du complot donnent un nouvel élan, hélas ! Or tout éditeur en fait l'expérience à chaque rentrée : on ne sait jamais rien du sort d'un livre. Après coup, il y a toujours un monde fou pour expliquer pourquoi il était évident que tel ou tel rencontrât le succès ; mais avant, personne, et pour cause. Tout membre d'un des jurys littéraires de l'automne vous le confirmera, à commencer par ceux du Goncourt : le plus souvent, tout se joue sur le fil à la dernière seconde. Ce qui n'empêchera pas certains observateurs, toujours les mêmes, d'affirmer avec un air entendu que « c'était plié » depuis le mois de juin... avant même que les jurés aient lu !

4. La rentrée est sans surprise. Quand on est blasé à ce point, et que cette lassitude est récurrente d'année en année, que l'on soit critique, libraire, éditeur ou simple lecteur (enfin, cochon de payant), c'est signe qu'il est temps de passer à autre chose. Mais, si nul n'est obligé de lire, nul ne doit nous en détourner. Toute rentrée littéraire recèle des pépites pour qui sait les espérer sans les guetter. Ce qui est le propre de l'inattendu.

5. On publie trop de livres. Mais qui s'aventurerait à fixer un chiffre raisonnable ? Et au nom de quoi ? De quel critère ? Nonobstant les pratiques de cavalerie de certains éditeurs, décréter dans un monde en crise qu'on publie trop de romans est un réflexe d'enfant gâté et de nation riche. Pourvu que ça dure.

Alors oubliez le chiffre de l'avalanche annoncée, oubliez les poncifs de la rentrée, et appropriez-vous plutôt le beau mot de Borges : « Que d'autres se flattent des livres qu'ils ont écrits, moi je suis fier de ceux que j'ai lus. »

Nos livres

À lire : Révolution aux confins, Annette Hug, traduit de l'allemand Suisse par Camille Luscher, éd. Zoé