On écrit toujours trop

On écrit toujours trop

Par Pierre Assouline. On écrit toujours trop. Surtout des lettres. Désormais des courriels. Déconseillé aux écrivains. Même pour le courrier, n'écrivez que ce qui vous brûle les doigts. Ne gaspillez pas vos cartouches, économisez vos traces ! Sinon ne vous étonnez pas que d'autres cherchent ensuite à mettre leurs pas dans les vôtres.

Ce qui n'a pas découragé Jacques Chardonne et Paul Morand de se livrer à leur irrépressible « épistolat » presque chaque jour à partir de 1953. S'ensuivit une manière de conversation, l'un dans le Val-d'Oise, l'autre dans le canton de Vaud. Le premier volume, paru il y a deux ans, couvrait les années 1949 à 1960. C'était déjà un ragoût puant traversé de fusées d'intelligence et d'éclairs de finesse. Le deuxième tome de cette Correspondance (éditée par Philippe Delpuech chez Gallimard), qui court de 1961 à 1963, est de la même encre, mais en plus dense et plus fourni. On y retrouve les mêmes vices et de semblables vertus. L'arc-en-ciel de leur mépris couvre un large spectre puisqu'il englobe généreusement la Femme, les Juifs, la démocratie, les communistes, les pédés, les écrivains, les académiciens, les critiques, les Anglais, les nègres, les éditeurs, les enfants, les bourgeois, les vivants, les morts, les gens... Et une obsession, bien partagée, s'agissant de « la race élue ». Au fond, les deux épistoliers ont le dégoût des autres, ce qui n'incline pas à la haine de soi. Pas le moindre soupçon de tendresse, de compassion, d'empathie. On n'imagine pas qu'ils aient jamais eu des amis. Chardonne, qui se juge lui-même indifférent jusqu'à en être inhumain, tient l'amour pour « une maladie » et ignore jusqu'au prénom de ses petits-enfants ; quant à Morand, que son cynisme protège de tout jugement moral, il se félicite de n'avoir d'autre postérité que sa chienne. Ils rivalisent d'esprit jusque dans l'abjection. Et pourtant, c'est passionnant dès lors que l'on prête un certain intérêt à la République bananière des l ettres.

Les amateurs d'histoire littéraire s'y régaleront de potins, d'anecdotes, de choses vues sur les coulisses de l'édition et du journalisme. À croire que La Frette-sur-Seine était souterrainement reliée à Vevey par le boulevard à ragots. Ceux qui n'ont que mépris pour ce type de pia-pia et le parfum de naphtaline qui s'en dégage seront dédommagés de leur lecture de ce pavé par de véritables critiques de livres, analyses aiguës et d'autant plus libres qu'elles n'étaient pas destinées à une diffusion immédiate. De temps en temps, ils causent graines et jardins, Vilmorin mais sans Louise.

Morand, c'est le coupant des formules, le vif de l'ellipse, l'acidité des pointes, la férocité des portraits ; et avec ça des jugements aussi expéditifs que définitifs, le tout rapide, sans effort. Chardonne y réussit parfois. Il a compris que le naturel, cela s'apprend. Ce qui confère une certaine fluidité à la lecture de ces 855 lettres. Le cavalier en Morand a conservé le coup de cravache ferme et élégant. Chardonne paraît bien faible à côté, et si peu perspicace. Le premier publie alors sa biographie, Fouquet ou le Soleil offusqué, l'un de ses livres les plus étincelants, un charmant Bains de mer, bains de rêve, une anthologie du prince de Ligne ; le second, Femmes et Détachements. On suit leurs carrières en librairie, ce qui ne va pas sans aigreur et désenchantements, comme il se doit entre réprouvés autoconsacrés. Il est vrai que ces deux écrivains paraissent d'époque en un temps où triomphe le Nouveau Roman. C'était en 1960 av. A. G. (Amazon Google). Un temps où on entrait encore « aux Sciences po » avec les lettres de Talleyrand à Louis XVIII comme bréviaire. Un troisième volume de cette correspondance couvrant la période de 1964 à 1968 doit encore paraître. L'ensemble comptera 5 000 pages. Tour à tour brillant et infect, c'est enlevé, aussi bien écrit que décrit ; mais on ressort de l'immersion dans ce monde défunt avec l'étrange sentiment d'avoir lu un pêle-mêle écrit non dans une langue étrangère, comme Proust le disait des beaux livres, mais dans une langue morte.

à lire

Correspondance (1961-1963), PAUL MORAND ET JACQUES CHARDONNE, éd. Gallimard, tome II, 1 154 p., 46,50 euros.

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

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