Les gilets jaunes renvoient aux problèmes de cohésion sociale liés aux inégalités

Les gilets jaunes renvoient aux problèmes de cohésion sociale liés aux inégalités

Nicolas Frémeaux est docteur en économie, il vient de publier Les nouveaux héritiers (Seuil). Spécialiste des questions d'inégalités, il estime que le mouvement des gilets jaunes révèle un problème de pédagogie, de progressivité de l'impôt et d'affectation de ses recettes. Entretien.   

Comment analysez-vous la colère des gilets jaunes ? 

Nicolas Frémeaux : Ce qui est complexe et intéressant, c'est qu’il y a plusieurs éléments. Le premier est que cette colère se base sur un problème de pédagogie du gouvernement notamment sur la transition écologique et sur le système fiscal en général. C’est une tendance qui est assez longue : dès que l’on prend des mesures fiscales, que l’on crée un nouvel impôt, celui-ci est rarement mis dans un contexte plus général, d’une explication de son utilité… On va seulement se concentrer sur des aspects techniques alors que la fiscalité est avant tout un choix de société. Sans pédagogie, notamment sur les taxes environnementales, il est difficile de faire adhérer les contribuables. 

L’autre élément, c’est le ressenti de la population. Il y a un problème, soulevé par ce mouvement des gilets jaunes, qui est l'impression de payer toujours plus d’impôts, de payer pour les autres et de ne pas en voir la couleur. On pourrait dire que ce n’est que du ressenti et les gens se trompent et ne comprennent pas : c’est ce côté un peu méprisant qu’on a entendu par rapport à ce mouvement. Or ce ressenti colle avec la réalité. Il est peut-être parfois exagéré mais vous avez un système qui est de moins en moins progressif. C’est une tendance assez longue, elle ne date pas du gouvernement mais disons qu’il l’a accentuée notamment avec les réformes récentes du début du quinquennat : la suppression de l’ISF, le prélèvement forfaitaire unique… Cela a contribué surtout à alléger l’impôt au sein du haut de la distribution, des cadeaux fiscaux ont été faits à ce niveau-là sauf que de l’autre côté, les gens ont l’impression que leurs impôts augmentent. Ce qui est vrai : vous avez une augmentation de la CSG, certes la taxe d’habitation compense mais pas tout à fait. Vous avez ce poids des impôts indirects qui est très important en France : la TVA, tout le monde la paie. Les taxes sur le carburant, sur le tabac, vous les payez proportionnellement quel que soit votre revenu. Il y a un sentiment, justifié, d’une inégalité devant l'impôt. Les gens ont l’impression de payer pour les autres. C’est assez vrai. En France, on a une rupture de plus en plus forte, du principe « à revenu égal impôt égal ».  Aujourd’hui, si vous touchez des revenus du capital ou du travail, vous ne payez pas le même impôt. Vous payez plus si vous touchez du salaire. Ce côté injuste a été renforcé par le gouvernement. Ces deux éléments-là font que l’on a aujourd’hui une défiance vis-à-vis de l’impôt qui est assez importante mais qui s’inscrit dans une tendance plus longue.  

Il y a quatre ans vous avez écrit : « Après un déclin en 2008-2009, les inégalités de revenus ont aujourd’hui retrouvé voire dépassé leur niveau d’avant la crise. Cette situation s’inscrit dans une tendance plus longue, née au cours des années 1980 dans les pays développés. » Ces quatre dernières années, le pouvoir politique n’a pas tenu compte de cela, il n’a pas réagi… Est-ce ce résultat que l’on retrouve aujourd’hui dans la rue ? 

N. F. : Il y a eu une réduction de la progressivité de l’impôt. Tout le monde paie beaucoup d’impôts en France car il y a un haut niveau de dépenses publiques. Mais ce que l’on observe, c’est que la progressivité ne va que jusqu’à un certain point. Le niveau de prélèvements obligatoires (en pourcentage des revenus avant impôts) est d’environ 30 % dans le bas de la distribution des revenus. Quand vous allez vers les classes moyennes et supérieures, ce taux va augmenter puis descendre fortement au sein du très haut de la distribution. Cela concerne peu de monde mais pour des montants d’impôts importants et les derniers gouvernements n’ont pas corrigé cela. Emmanuel Macron n’a pas la volonté de le faire (avec la suppression de l’ISF et moindre taxation des revenus financiers), mais même François Hollande avec sa taxe à 75 % qui était vraiment limitée, se concentrait uniquement sur les salaires et touchait peu de gens. Cela n’a rien changé et peu rapporté : c’était vraiment une rustine. Et il faut vraiment, si vous voulez avoir cette progressivité-là et faire diminuer les inégalités de revenus, taxer les revenus du capital au moins au même niveau que les revenus du travail. Ce qui est fait aujourd’hui, c’est de justifier une moindre taxation du capital par cette théorie du ruissèlement : « Il faut ménager ces gens-là parce que c’est eux qui investissent ». Le problème aujourd’hui est que si vous gagnez 100 000 euros en salaire ou 100 000 euros en dividendes, on vous taxe plus sur votre salaire, comme si vous le méritiez moins que quelqu’un rémunéré en dividendes, qui a par ailleurs peut-être hérité de ces actions-là. Les gouvernements récents n’ont pas contribué à réduire ce niveau d’inégalités. Attention en France, il n’y a pas non plus d’explosion des inégalités comme aux États-Unis, car le système socio-fiscal a pour l’instant joué son rôle. Les réformes récentes pourraient changer la donne. 

C’est dangereux ?

N. F. : C’est dangereux car les gens se montent les uns contre les autres. Il y aussi une défiance vis-à-vis des services publics qui sont fournis, une défiance vis-à-vis des politiques en général. C’est difficile de faire adhérer les citoyens à un bien commun, des principes communs s’ils ont l’impression de payer pour les autres et de voir leurs destinées sociales si déconnectées. Ces questions d’impôts renvoient aux problèmes de cohésion sociale liés aux inégalités. Ce sont des questions complexes. 

Les Français ont l’impression également de ne pas voir comment sont utilisés les impôts. Il y a à nouveau un manque de pédagogie mais aussi une réalité qui est que dans certaines zones, notamment les zones rurales et les petites villes, il y a un éloignement des service publics. Les gens paient et voient les écoles fermer, les hôpitaux… Là aussi ce n’est pas que du ressenti. Vous avez aussi un sentiment d’inégalité dans l’accès aux services publics, l’impression que tout va vers les grandes villes, les zones urbaines. 

Il existe de facto un lien entre les gilets jaunes et votre livre. Vous écrivez que le mérite et l’effort ne récompensent plus autant alors que l’héritage progresse. Cela questionne le modèle. Les gilets jaunes ne peuvent généralement pas compter sur un héritage ou du patrimoine… D’où cette rancœur contre  « les riches »…

N. F. : Il peut y avoir des effets économiques des inégalités mais également des effets sur la cohésion. Si on prend en compte, en plus, le coté immérité, le fait que certains héritent et d’autres pas, cela ajoute encore une couche. Si en plus, vous avez l’impression que les inégalités ne sont pas méritées, vous allez les accepter encore moins. Ce qui peut entraîner des réponses violentes si vous avez l’impression que les gens en haut de la distribution, en plus, n’ont pas fait d’efforts ou font moins d’efforts que vous.  

Le paradoxe pour la question d’héritage est qu’il n’y a pas de demande de hausse de la fiscalité des successions ni même de sa progressivité. Il y a une volonté de protéger la famille derrière. C’est le paradoxe que j’essaie de montrer dans mon livre : on devrait avoir une sorte de rejet de l’héritage et une volonté de davantage taxer. Hors aujourd'hui vous n’avez pas non plus cette volonté-là. On n’a pas envie de taxer l’héritage mais ce n’est pas juste les politiques qui sont déconnectés, ce sont aussi les populations qui n’ont pas envie et qui sont prêtes à tolérer ces inégalités-là au motif de valeurs familiales ou morales. Elles dénoncent ces inégalités tout en les tolérant. Le rapport des Français aux inégalités, comme dans beaucoup de pays, est assez complexe car il y a derrière des questions de valeurs. 

L’héritage, c’est l’impôt le plus paradoxal. On va défendre, mettre la famille en avant, quitte à avoir une société de rentiers où peu de familles concentrent et se transmettent la plus grande partie des richesses. Il est donc nécessaire de comprendre comment on en est arrivé là, ce qui est loin d’être simple.  

 

Propos recueillis par Aurélie Marcireau 

Photo : Des gilets jaunes devant l'Arc de triomphe, le 24 novembre 2018 à Paris © FRANCOIS GUILLOT/AFP

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