Dominique Bourg contre le « fondamentalisme de marché »

Dominique Bourg contre le « fondamentalisme de marché »

Le philosophe Dominique Bourg a apporté son soutien au groupe écologiste Extinction Rebellion ainsi qu'à la demande de déclaration d'un « état d’urgence climatique et environnementale ». Dans son nouvel essai, Le marché contre l’humanité (PUF), il condamne notamment le maintien de traités de libre-échange dont la finalité d'accroître le commerce international est incompatible avec la transition écologique.

Par Sandrine Samii

Dans « Réchauffement politique » (publié dans notre numéro d’octobre), le philosophe Dominique Bourg tire parti d’un jeu de rôles générationnel pour réitérer un point abordé dans son dernier essai. Mimant un ex-soixante-huitard cynique et condescendant, ancien du Parti Socialiste, s'adressant à une jeune militante du groupe écologiste Extinction Rebellion, il écrit : « La relation à la nature n’est qu’une question de marché. Ne concerne la politique que ce qui ne relève pas du marché. Au premier chef les questions de mœurs et de minorités. Et si en plus, en accédant à des demandes minoritaires, tu permets de vendre plus, de faire décoller le PIB, alors tu as tout compris ! » La question est un peu plus complexe que le personnage volontairement abrasif ne le laisse entendre, le potentiel économique des décisions étant souvent l'argument décisif quant à la considération apportée à certaines « demandes minoritaires ». Malgré tout, Bourg reprend là l’un des reproches qu’il adresse à la gauche dans son dernier essai, Le marché contre l’humanité, paru aux éditions PUF. Par le passé, la gauche de gouvernement, comme la droite, ont fini par abandonner une part de sa souveraineté démocratique aux lois du marché international et du rendement : « les États sont eux-mêmes devenus des agents économiques en concurrence mutuelle au sein d’un marché sans régulateur, ou si peu, condamnés qu’ils sont à un dumping fiscal et donc social. Du coup, on se n’étonnera guère de la disparition des partis socialistes et sociaux-démocrates, de l’abandon avoué des classes populaires, de la volonté de reconstruire les forces de gauche autour des questions de mœurs et de minorités, toutes questions en marge des grands enjeux du marché. »

À travers l'analyse de la notion de « progrès » à l’occidentale ou des conséquences de ce qu’il nomme notre souveraineté économique (qu’il n’entend pas comme une forme d’indépendance économique dans le marché global mais comme la vision de notre planète comme un stock de ressources entièrement à notre disposition, à utiliser et à épuiser), Bourg s’attaque au « fondamentalisme de marché » : la pensée selon laquelle le marché est capable de tout réguler, d’allouer toutes les ressources de façon optimale. Ce dernier ne saurait se conjuguer avec une démarche écologique, voire une décroissance momentanée pour réduire de moitié les émissions mondiales de gaz à effets de serre d'ici 2030. Si l'auteur préconise qu’il nous faut abandonner une part de cette souveraineté économique, il y associe la nécessité d’une reprise de notre souveraineté démocratique, afin de ne pas laisser « un petit nombre de décideurs économiques mondiaux, structurellement indifférent à l’intérêt général » édicter des principes écologiques et sociaux : « Il ne saurait y avoir de conception équilibrée et finalisée en direction d’un authentique accroissement du bien-être général sans contrôle du marché, cet équilibre appelle à son tour le retour d’un État authentiquement démocratique ou de toute autre organisation démocratique, réflexive. »

Il apparaît nécessaire d’agir au niveau global et national, en revenant sur certains traités de libre-échange, en modifiant nos manières de produire des biens, en commençant au plus vite à changer nos infrastructures (par exemple, en encourageant le renouvellement de l’isolation et des chauffages dans les logements). Bourg estime que la catastrophe écologique demande également des actions plus immédiates. Un levier sur lequel nous pourrions intervenir au plus vite est la consommation des ménages : en interdisant la commercialisation de véhicules trop polluants, en supprimant les lignes internes d’avions quand une alternative par la route ou le fer est possible en moins de 4 heures, en instaurant des quotas sur les produits importés substituables… « Cela ne signifie nullement qu’il ne faille pas investir et changer nos infrastructures ou isoler [les habitations], mais simplement que nous sommes sur des pas de temps supérieur et que ces changements, pour être efficaces, devraient être accompagnés de mesures de lutte contre les effets de rebonds. » Comment prendre en compte le fait que, pour les personnes les plus précaires, les choix de consommation sont souvent des choix par défaut ou que les taxes écologiques ont un impact disproportionné sur leur budget par rapport à celui de personnes aisées, dont les habitudes polluantes sont bien moins scrutées ? Bourg est sans appel : « À quelles conditions écologiser la société ? La plus importante est le resserrement des inégalités. »

 

À lire : Le marché contre l’humanité, Dominique Bourg, éd PUF, 176 p., 12 €

 

Sur le même sujet : « Extinction rébellion, réchauffement politique » par Dominique Bourg, publié dans le N°23 (daté octobre 2019) du Nouveau Magazine littéraire

 

Photo : Dominique Bourg © HANNAH ASSOULINE/ed. PUF

Nos livres

À lire : La tempête qui vient, James Ellroy, éd. Rivages/Noir

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

NOVEMBRE :

 Dominique Bourg contre le « fondamentalisme de marché » : complément de l'article « Réchauffement politique »

► Version longue de l'entretien avec Yann Algan : le co-auteur de l'essai Les Origines du populisme analyse la montée de la défiance envers les institutions dans notre dossier « Cas de confiance »

► Paradoxale promesse : critique du dernier essai de Vincent Peillon

OCTOBRE :

 Microclimat judiciaire : entretien avec Judtih Rochfeld

► De Big Brother à Big Other : inédit du dossier Orwell-Huxley

► « Le génie français, c’est la liberté ! » : version longue de l'entretien avec Laurent Joffrin

Les écrivains journalistes avec RetroNews

Pour accompagner notre dossier sur la littérature érotique, nous vous proposons de plonger, en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bnf, dans la vie de Rachilde, la reine des décadents.

Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF