La transition écologique suppose de sortir du productivisme et du consumérisme

La transition écologique suppose de sortir du productivisme et du consumérisme

Alors que la crise environnementale nous force à réévaluer la façon dont nous produisons et consommons, le sociologue Razmig Keucheyan imagine comment faire de la consommation une arme politique pour poser les bases d'une société durable. Il publie Les besoins artificiels (La Découverte/Zones), en librairie le 19 août.

Émanciper les biens et les personnes : si la seconde partie du programme de Razmig Keucheyan semble assez intuitive, son anticapitalisme appliqué aux objets est plus intriguant. Un bien émancipé, tel qu'on le lit dans Les besoins artificiels (La Découverte), est un bien affranchi de la logique capitaliste du remplaçage permanent. Durable, robuste, compatible avec les pièces d'autres manufactureurs, démontable, réparable, évolutif : il ralentit le rythme de renouvellement des marchandises – donnée cruciale dans notre contexte de transition écologique – tout en s'adaptant aux besoins des individus. Mais s'attaquer ainsi au productivisme ne saurait fonctionner sans une critique du consumérisme, que Razmig Keucheyan mène en s'appuyant sur la théorie des besoins d'André Gorz et Agnès Heller.

Vous écrivez que « l’artificialité » d’un besoin ne peut pas être déclarée de façon unilatérale mais doit être l’objet d’une délibération. Sur quelles bases ?

Razmig Keucheyan : J’emploie dans ce livre le mot « artificiel » en deux sens. D’abord, est artificiel un besoin créé par le productivisme et le consumérisme capitalistes. Ce système repose sur le profit, il doit par conséquent déverser sur le marché des marchandises toujours nouvelles. Pour nous inciter à les consommer, il invente périodiquement des besoins artificiels que ces marchandises sont supposées satisfaire. L’obsession pour le dernier smartphone est un exemple. Dans ce contexte, artificiel a une connotation évidemment négative. Mais en un second sens, « artificiel » désigne aussi les besoins non vitaux, ceux qui ne sont pas une condition de la survie de l’être humain, comme manger ou se protéger du froid. André Gorz les appelle besoins « qualitatifs », Agnès Heller besoins « radicaux », empruntant cette expression à Karl Marx. De ce point de vue, un besoin peut être artificiel et pourtant authentique. Écouter de la musique est un exemple : on peut survivre sans musique, mais la vie ne serait-elle pas amputée d’une de ses dimensions essentielles ?

Le point crucial est celui-ci : assigner un besoin dans une catégorie essentielle ou au contraire artificielle n’est pas toujours aisé. Voyager, par exemple, participe de la définition de la vie humaine « bonne » depuis la seconde moitié du XXe siècle. Ce n’était pas le cas, sauf pour les élites, dans les sociétés passées. Quelqu’un qui n’aurait jamais voyagé à notre époque serait privé d’une des expériences fondamentales de la vie moderne. Voyager est un besoin culturellement construit, mais qui est devenu essentiel avec le temps. Le problème est que certaines formes de voyage ont des conséquences environnementales désastreuses. Les avions low cost favorisent la démocratisation du voyage, mais accroissent considérablement les émissions de gaz à effet de serre. Ils contribuent aussi à la standardisation du tourisme, forme d’aliénation s’il en est.

D’où l’importance de la délibération : pour certains besoins auxquels nous tenons, mais dont les effets sont aliénants, ou qui ne sont pas soutenables sur le plan environnemental, une discussion doit prendre place pour déterminer s’il faut continuer ou non à les satisfaire, et si oui selon quelles modalités. La crise écologique rend cette délibération urgente. 

Deux modes d’action – pas nécessairement exclusifs – proposent de repenser la consommation dans un but écologique : celui qui encourage l’accumulation de gestes individuels et celui des changements structurels. Où placez-vous la proposition d’une structure de « besoins universalisables » ?

R. K. : Les changements structurels sont les plus importants. Ceux-ci sont obtenus par la loi, par des régulations contraignantes, qui elles-mêmes découlent de mobilisations collectives – comme les « Marches pour le climat » actuellement – visant à obliger les gouvernements et les entreprises polluantes à prendre les mesures qui s’imposent. Ces mesures sont connues depuis longtemps, mais le rapport de force politique n’est pas encore suffisant. Mettre un frein au productivisme et au consumérisme passe par des changements immédiats assez simples, comme l’allongement de la durée minimum de la garantie des marchandises. 80 % des biens sous garantie sont réparés, ce chiffre tombant à 40 % pour les produits dont la garantie a expiré. En conséquence, plus on étend la garantie, et plus les objets deviennent durables. Bien entendu, les industriels s’opposent la plupart du temps à cette mesure…

La transition écologique suppose, plus généralement, d’imposer un contrôle politique sur la production et la consommation. Le marché repose sur le mécanisme de la concurrence, or ce mécanisme est par définition « anarchique » : chaque entreprise décide seule des quantités de marchandises qu’elle produit, et des ressources qu’elle emploie pour y parvenir. À cette anarchie, il faut opposer une planification de la production, dans le cadre de laquelle une délibération démocratique prend place concernant quoi produire, dans quelles proportions, et pour satisfaire quels besoins. Un besoin « universalisable », pour paraphraser Kant, est un besoin tel qu’il pourrait être satisfait chez tous les êtres humains. Par exemple, tous les êtres humains ne pourraient pas adopter le mode de vie américain, la planète ne tiendrait pas quelques secondes. L’idée que les besoins doivent être universalisables est le principe qui doit guider la délibération.

Les gestes individuels ne doivent pas être négligés pour autant. Mais il en faudra beaucoup pour changer la donne, et pour cela, celles et ceux qui les accomplissent doivent avoir le sentiment qu’ils ont un impact sur les structures sociales. Sinon, on reste dans les changements « cosmétiques ».

À quoi ressemblerait une planification de la production dans une société démocratique ?

R. K. : Elle pourrait notamment s'appuyer sur les nouvelles technologies de l'information. Via les réseaux sociaux, il est aujourd'hui possible de connaître et d'agréger à l'échelle collective les préférences des consommateurs quasi instantanément, et sans que cela donne lieu à l'émergence d'une bureaucratie qui gère la coordination de l'offre et de la demande, comme c'était le cas en URSS par exemple. De fait, les grandes entreprises passent leur temps à planifier, dans la longue durée, les ressources qu'elles utilisent, ou la circulation des marchandises et de leurs composants à travers la planète. La planification n'est pas un problème technique, c'est un problème politique, qui suppose d'utiliser ces instruments au service de l'intérêt général et de la préservation de la planète, et non pour accumuler du capital. Les préférences des consommateurs devraient bien entendu être compatibles avec des objectifs de soutenabilité établis par une délibération démocratique sur les choix productifs. 

Des employés de plusieurs entrepôts d’Amazon ont fait grève durant le Amazon Prime Day (jours de promotions sur le site ayant eu lieu les 15 et 16 juillet derniers) et encouragé les internautes du monde entier à soutenir leurs revendications salariales en s’abstenant d’utiliser la plateforme ces jours-là, derrière le mot d'ordre : « Don’t cross the digital picket line ». Est-ce un retour aux sources pour le type d’associations producteur-consommateur que vous défendez dans votre ouvrage ?

R. K. : Au début du XXe siècle, les associations de consommateurs ne séparaient pas les enjeux de production et de consommation. Le niveau des salaires, les conditions de travail, le processus productif lui-même faisaient partie de leurs préoccupations. Ceci conduisait souvent à des actions conjointes entre syndicats et associations de consommateurs, par exemple le déclenchement d’une grève (refus de produire) et d’une campagne de boycott (refus de consommer). Tout au long du XXe siècle, les enjeux de production et de consommation ont été séparés. Si bien que le champ d’action des syndicats et des associations de consommateurs est aujourd’hui clairement délimité. Il est grand temps de les reconnecter. Ce n’est que si le productivisme et le consumérisme capitalistes sont affrontés de concert que nous pourrons combattre les dommages à l’environnement, et poser les bases d’une société soutenable. Des « associations de producteurs-consommateurs » pourraient être le lieu de cette convergence entre syndicats et associations de consommateurs.

La montée en puissance de la logistique dans le capitalisme contemporain, que nombre d’auteurs ont analysée, par exemple le sociologue Kim Moody, pourrait favoriser ce rapprochement. Cette montée en puissance s’explique notamment par l’apparition des plateformes numériques de type Amazon. La logistique se situe à l’interface de la production et de la consommation, elle fait le lien entre les deux. Qu’elle mobilise à la fois les producteurs et les consommateurs est donc logique. Le mot d’ordre que vous évoquez, qui incite les consommateurs à ne pas franchir le « piquet de grève digital », illustre parfaitement ce point. Les travailleurs de la logistique forment une fraction grandissante du salariat. La précarité et l’« atomisation » qui y règnent n’empêchent pas les syndicats d’y prendre peu à peu pied. Il se pourrait bien qu’ils jouent un rôle central dans les futures mobilisations sociales, et dans la transition écologique.

S’il est certain que la crise écologique a une dimension universelle, que pensez-vous du discours selon lequel l’écologie n’est « ni de droite ni de gauche » ?

R. K. : Il y a une écologie de droite. Elle met en avant des solutions de marché à la crise environnementale. Les marchés du carbone sur lesquels s’échangent des « droits à polluer » en sont un exemple. L’idée en arrière-fond est que pour préserver la nature il faut la privatiser, l’individu ne respectant que ce qui lui appartient. Et lorsqu’il pollue ou endommage la biodiversité, il lui suffit de s’acquitter du coût de ce dommage, mesuré par un prix. L’écologie de droite se caractérise également souvent par l’importance qu’elle accorde au facteur démographique dans l’explication de la crise environnementale : les êtres humains seraient trop nombreux, la planète ne peut en supporter davantage. De ce point de vue, le productivisme et le consumérisme ne sont pas le facteur déterminant.

À l’opposé, il y a l’écologie de gauche. Elle insiste sur la critique des effets du capitalisme sur la nature, ou encore sur les inégalités environnementales : nous ne sommes pas tous égaux face aux pollutions ou aux catastrophes naturelles. Le GIEC lui-même observe que les classes populaires à travers le monde en sont davantage victimes que les élites. Ces dernières sont les principales responsables de la crise environnementale, du fait de leur mode de vie, mais elles en paient un prix moins élevé que le reste de la population.

L’écologie est donc de droite ou de gauche, mais en aucun cas elle n’échappe à cette opposition. Cela s’explique facilement. Si tout le monde – hormis les climato-sceptiques – est d’accord pour reconnaître la réalité du changement climatique, les analyses divergent sur les causes de ce changement, et sur les solutions à cette crise. Dès que l’on se met à parler solutions, la politique reprend ses droits, or la politique s’organise dans les sociétés modernes autour de l’opposition droite/gauche. La crise environnementale ne change rien à cette donnée fondamentale.

Propos recueillis par Sandrine Samii.

 

 

À lire : Les besoins artificiels. Comment sortir du consumérismeRazmig Keucheyan, éd. La Découverte (Zones), 250 p., 18 €. En librairie le 19 septembre.

 

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