« Une victoire culturelle n’exclut pas une défaite politique »  

« Une victoire culturelle n’exclut pas une défaite politique »  

L'année scolaire qui s'achève a commencé par le départ de Nicolas Hulot du gouvernement et son constat d'impuissance et se termine sur les bons scores des écologistes aux européennes. Ce dernier est-il le signe d'un changement réel des mentalités, d'une victoire culturelle ? Quel avenir pour ce courant de pensée ? Arthur Nazaret, auteur d'Une histoire de l'écologie politique, analyse cette année si riche. Entretien.

Suite aux bons résultats aux élections européennes, le parti va t-il échapper à ses vieux démons que l’on retrouve dans votre livre ?

Arthur Nazaret : Ils vont devoir vaincre le démon des victoires sans lendemain. C’est toujours à l’occasion des Européennes que les écologistes ont connu leurs meilleurs résultats. En 1989, la liste conduite par Antoine Waechter atteint 10,6 % des voix. En 1999, Daniel Cohn-Bendit est juste en dessous de la barre des 10 %. En 2009, le même Cohn-Bendit tutoie les sommets avec 16 %. Une fois tous les dix ans, les Verts sèment mais ils ne récoltent jamais. Nés dans la contre-culture des années 1970, dans un esprit de subversion, les écologistes ont souvent eu le pouvoir honteux. Du coup, ils n’ont jamais vraiment assumé une stratégie de conquête. Aujourd’hui Yannick Jadot revendique le leadership et l’exercice du pouvoir. Mais historiquement, chez les Verts, dès qu’une tête dépasse, ils la coupent. Il faudra voir ce qu’ ils font de celle de Yannick Jadot. 

Est-ce, comme l’écrit françoise Fressoz, la « mort entrevue » qui a crédibilisé l’entreprise ?

A. T. : Les Verts ont régulièrement appris la nouvelle de leur mort. Il faut dire qu’ils y ont souvent mis beaucoup du leur. De ce point de vue, 2017 est une date historique : depuis 1974 et la candidature de René Dumont, c’était la première fois que les écologistes n’avaient pas de candidat. Cela a été pour eux une petite mort – au moins symbolique – mais la résurrection a été rapide.

Comment analysez-vous la volonté affichée d’EELV de reconstruire la maison écolo ?

A. T. : Ont-ils tellement le choix ? Aujourd’hui, ils revendiquent environ 5000 militants, ce qui est très très peu. S’ils veulent vraiment être l’alternance, comme ils le revendiquent, ils ne peuvent plus rester entre eux et bien au chaud dans leur petit réduit. Ils essaient donc de construire une grande maison écolo ce qui leur permettrait en plus de se donner une chance de conserver leur leadership par rapport au PS ou à Mélenchon. Car le vrai tournant de ces Européennes, ce n’est pas tant leur score – ils ont déjà fait mieux – que le fait d’être la première force, et de loin, dans l’attelage rose-rouge-vert.

Dans une tribune, le philosophe Pierre Charbonnier appelle EELV à se positionner clairement à gauche pour échapper à la confrontation RN/LREM ? Est-ce une bonne option ?  

A. T. : Les écologistes ont souvent été le supplément d’âme du PS, voire un simple supplément d’hommes. Le but, pour eux, a été de s’émanciper de ce grand frère un peu méprisant et d’affirmer la singularité de leur idéologie. Ils s’y essaient dès 1984, lors de la création des Verts. Déjà, ils pointent le productivisme comme la racine de tous les maux. Pour eux, dans un monde fini, il ne peut pas y avoir une croissance infinie. Partant de là, ils aiment répéter que l’écologie n’est pas une branche de l’arbre de gauche mais un arbre à part entière. Cela ne veut pas dire qu’ils rejettent les alliances avec la gauche. Historiquement la gauche est leur partenaire privilégié. 

De son côté and Lucile Schmidt les invite à s’ouvrir à des alliances avec d’autres partis… 

A. T. : Depuis le milieu des années 1990, les Verts font des alliances avec d’autres partis de gauche. En 1997, ils font partie du gouvernement de Lionel Jospin et sont l’une des composantes de la gauche plurielle. C’est Dominique Voynet qui a opéré ce tournant stratégique en sortant les Verts des années Waechter. Quand au milieu des années 1980, Antoine Waechter prend le pouvoir chez les Verts, il applique la stratégie du « ni-ni ». Ni alliance avec la droite, ni alliance avec la gauche. « L’écologie n’est pas à marier », dit-il alors. Depuis les années Voynet, la stratégie d’alliances avec la gauche perdure. Aujourd’hui, c’est par exemple le cas au niveau municipal, comme à Paris. On verra lors des prochaines municipales si les écologistes remettent cela en cause. 

La bataille culturelle est-elle gagnée à présent ?

A. T. : On peut le penser. En France en tout cas. Depuis les années 1970, les écologistes se vivent comme des lanceurs d’alertes. Peu à peu leurs thèmes se sont imposés. Reste à savoir si cette prise de conscience s’inscrira dans la durée. En 1989, les rapports scientifiques, les sommets internationaux consacrés à la protection de l’environnement, la percée politique des Verts, la reprise des thèmes écolos par le pouvoir en place, tout semblait montrer que cette bataille culturelle était en passe d’être gagnée. Puis les écologistes ont perdu du terrain. Aujourd’hui, si les Français semblent d’accord avec le diagnostic, ils ne sont pas tous d’accord avec le remède. Et une victoire culturelle n’exclut pas une défaite politique. 

Propos recueillis par Aurélie Marcireau.

 

À lire : Une histoire de l'écologie politique, Arthur Nazaret, La Tengo, 350 p., 22 €. 

 

Photo : Yannick Jadot © STEPHANE DE SAKUTIN/AFP

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