Âge d'homme, jauge d'âme

Âge d'homme, jauge d'âme

Je viens d'avoir 43 ans, la moitié de la vie. Au physique, je suis de taille moyenne, un mètre soixante-quinze, mais l'augmentation de croissance des générations fait que je parais, en comparaison d'hommes plus jeunes que moi, plus petit que je ne le suis. J'ai des cheveux châtains courts, que je laisse pousser jusqu'au moment où, l'air adolescent qu'ils me donnent ne convenant pas à mon âge, je décide de me les faire couper. Sous le ciseau d'une Dalila choisie et choisie en fonction de mes goûts en matière de femmes, qui me poussent vers des physiques « orientaux », mon visage de Samson, privé de ses longueurs adolescentes, retrouve une relative fraîcheur. Car, si les cheveux courts durcissent mes traits, quitte à les rendre plus réguliers, en correspondant davantage à ceux de mon âge, sans aller jusqu'à dire qu'ils me rajeunissent, du moins ne trompent-ils pas sur la marchandise. Autant que je puisse en juger, les traits caractéristiques de mon apparence extérieure sont : une minceur nerveuse de corps, associée à une largeur d'épaules et de la cage thoracique, d'où surgit un visage qu'on pourrait appeler en langage cinématographique « une gueule » : un front large et bombé, marque notoire si l'on en croit les astrologues des personnes nées sous le signe du Taureau, un nez fort et aquilin, une bouche aux lèvres diverses : la supérieure, mince, est comme absorbée par l'inférieure, qui, charnue, lui donne son tour sensuel. De ma personne entière se dégage quelque chose de plein et de terrestre qui rappelle encore le signe du Taureau, et de fait je suis né un 27 avril. Mes mains, dont on voit les veines, sont noueuses ; j'ai les extrémités larges : je chausse du 44, ce qui, pour ma taille, est disproportionné. Je suis gaucher et je tire de ce fait somme toute banal une marque d'élection qui me conforte dans l'idée - hautement contestable - que je suis un être à part.

Obligé, comme la plupart des gens, de travailler, je suis professeur de littérature française à l'université, métier qui correspond parfaitement à mes goûts et que j'exerce avec un plaisir certain, même s'il comporte sa part de servitude, toutefois plutôt restreinte par rapport à d'autres occupations auxquelles mon milieu social aurait tout aussi bien pu me destiner. Jouissant d'un temps libre supérieur à la moyenne de mes concitoyens, je me trouve confronté au problème classique des représentants de ce corps de métier - une médiocrité de traitement rendant inapte à conquérir un bonheur matériel par lequel une époque comme la nôtre évalue ses acteurs et se juge elle-même. Malgré l'austérité relative de mes conditions matérielles d'existence, je ne souffre pas outre mesure des limitations qu'elles m'imposent, trouvant dans la maxime d'un de nos moralistes le secret de ma conduite de vie : « je n'ai pas besoin de ce qui me manque ».

Disposant d'un certain confort, d'une liberté et d'un second métier comme disent les sociologues qui me permet de mener à bien mon travail d'écrivain, auquel je suis principalement attaché, je dois donc me considérer comme un homme sinon heureux de son sort, du moins épargné par la Fatalité, à plus forte raison si, comme la réalité y convie quotidiennement, ce dernier devait être comparé à celui des milliards de déshérités qui peuplent d'ailleurs de façon excessive la Terre.

Malgré ces dispositions favorables, je ne puis pourtant me considérer comme un homme équilibré. À mon goût bien assuré de la vie répond en effet un sentiment fréquent de crainte indéfinissable. Bien que je sois loin d'être timoré, j'éprouve une sorte de peur panique devant les manifestations les plus naturelles, voire les plus dérisoires, de l'existence, qui m'incitent à remonter dans ce qu'on pourrait appeler « l'archéologie de ma personne ».

Vient de paraître

L'Homme qui tua Roland Barthes, Thomas Clerc, éd. Gallimard, « L'Arbalète », 362 p., 22,50 euros.

Grand entretien

Claire Marin © HANNAH ASSOULINE/Ed. de l'Observatoire

Claire Marin
Auteure de Rupture(s) (éd. de l'Observatoire)

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