« Un amour quasi charnel »

« Un amour quasi charnel »

L'écrivain Gauz nous dit son rapport au français, qu'il envisage multiple, considérant sa richesse au-delà de la langue classique avec laquelle il se plaît cependant à jouer dans ses romans.

Quel est votre rapport à la langue française ? Amoureux, charnel, compliqué, joueur ?

Gauz. - Mon rapport à la langue française est tout ce que vous citez, sauf « compliqué ». J'ai grandi dans un pays (la Côte d'Ivoire) où il y a 60 ethnies et au moins une centaine de langues. Le français est le trait d'union de tous. L'amour quasi charnel que j'ai pour le français n'est pas du tout fidèle et monogame. J'ai un amour général pour les langues, la façon dont elles modèlent les pensées et l'expression artistique.

Dans votre dernier livre, vous passez d'une langue très classique, pour le colon, à une langue très inventive et imagée pour l'enfant. Laquelle vous est la plus chère ?

J'aime les deux évidemment. J'aime le classicisme de la langue du colon, la manière dont elle se soumet à des règles très strictes ou absurdes pour trouver le beau geste. Comme en boxe. J'aime la souplesse de la langue de l'enfant, celle qui s'émancipe de toutes les règles pour trouver le beau geste. Comme en MMA.

On a le sentiment que ce sont les mots qui font vos personnages. Ceux de l'enfant portent en eux-mêmes une représentation du monde ?

Toutes les langues portent en elles une façon de raisonner, de questionner, d'exprimer, etc., le monde. Elles portent même les attitudes des personnes qui les utilisent. Observez les interprètes polyglottes, ils n'ont pas la même position du corps en prononçant la même phrase dans différentes langues.

La langue des personnages africains est aussi très riche. Pour vous, ces trois langues sont « le français » ? Souvent l'oralité est dépréciée...

Toutes ces langues sont le français pour moi. Les Berrichons, les Strasbourgeois, les Marseillais, les Belges, les Québécois, etc., parfois ne parlent pas la même « langue » que les Parisiens ou les Chtimis. On n'imagine pas leur dire que ce n'est pas du « français ». Dans l'absolu, il n'y a pas d'échelle de valeurs entre l'écriture et l'oralité : chacune a ses avantages et inconvénients. Mais l'écriture prend une dimension tout autre pour ceux qui l'apprennent dans un contexte culturel d'oralité.

Est-ce important pour vous de bousculer la syntaxe, les mots, d'en inventer ? Que répondez-vous à ceux qui s'inquiètent pour la langue française et voudraient la conserver en l'état ?

Pour moi, c'est plus qu'important de bousculer la syntaxe, d'inventer des mots : c'est naturel. Surtout dans le contexte culturel d'où je viens. Les langues sont comme les hommes qui les parlent, elles bougent, évoluent sans cesse. Louis XIV ne parle pas la même langue que nous. Ceux qui s'inquiètent pour la langue française sont particulièrement de mauvaise foi. Il y a dans cette supposée inquiétude les relents de l'imbécillité ambiante du repli sur une identité qui n'a jamais vraiment existé. Ces bêtises montent jusqu'au plus haut niveau : souvenez-vous du ministère de l'Identité nationale de Nicolas Sarkozy, français aux origines hongroises. Ce qui inquiète, c'est que, pour la première fois dans l'histoire de France, il y a plus d'hommes qui parlent le français hors de l'Hexagone. Retour de flamme de l'empire ! Mais tout va bien se passer, l'histoire le montre. Les colonnes romaines ont changé la langue de Vercingétorix et sa bande. Le français d'aujourd'hui, techniquement, c'est de l'italien mal gaulé.

Féminiser les mots, intégrer des « mots du bitume », comme l'écrit Aurore Vincenti, est-ce nécessaire ?

Personne ne peut dire ce qu'il faut faire ou ne pas faire. La langue, surtout quand elle est aussi riche que le français, sait constater les dégâts et avancer.

Vous n'aimez pas que l'on dise que vous êtes un écrivain francophone. Pourquoi ?

Il y a cette organisation politique néocoloniale, « Francophonie » (F majuscule, c'est un nom propre). Je n'y adhère pas, je ne connais personne qui a la carte de ce club. Elle labellise qui est francophone, et cela ne concerne qu'elle. Pas les peuples. Moi, je suis un écrivain français d'expression française.

Écrivain franco-ivoirien, Gauz (Armand Patrick Gbaka-Brédé) est l'auteur de Debout-payé (Le Nouvel Attila, 2014) et de Camarade Papa (Le Nouvel Attila, 2018).

Photo : Gauz © Celine NIESZAWER/Leextra/Via Leemage

Nos livres

À lire : « Le froid, roman en trois actes avec entractes », Andreï Guelassimov, traduit du russe par Polina Petrouchina, éd. Actes Sud

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