« Sortir de la litanie du je »

« Sortir de la litanie du je »

La Cité nationale de l'histoire de l'immigration vient de créer le prix de la Porte-Dorée, qui récompense un roman ayant trait à l'exil. Il a été décerné à Jusque dans nos bras, deuxième roman d'Alice Zeniter, jeune normalienne de 23 ans. Elle nous en dit plus sur cette autofiction, portrait d'un génération, où l'héroïne épouse, pour le sauver du rapatriement, son ami d'enfance d'origine malienne.

Qu'est-ce que ce prix représente pour vous ?

Alice Zeniter. Le prix, quel qu'il soit, me touche, et valide mon travail. Je ne pensais pas qu'il serait attribué, dès la première année, à un livre abordant ce sujet. Je suis heureuse de constater que le traitement que j'en fais, assez léger, n'ôte rien à la légitimité de mon roman. J'étais en Hongrie lors de l'écriture, coupée de la France. Alors que j'écoutais les informations concernant les expulsions, le thème s'est imposé à moi. Ma frustration et mon envie d'agir sont alors devenues un livre.

Diriez-vous que votre livre est engagé ?

Je me sens engagée, mais je ne crois pas que le livre le soit, puisqu'il est bien moins un manifeste qu'un portrait. Portrait de l'engagement peut-être... Et de la manière dont l'engagement d'une certaine génération s'est manifesté avec le 21 avril 2002 et la guerre en Irak. Mis à part le premier chapitre qui brasse toutes les références que l'on connaît sur la génération globale et qui décrit le « jeune con de gauche », je ne voulais pas adopter une démarche nombriliste, travers de l'autofiction. J'utilise mon vrai nom, mais je tenais à sortir de la litanie du je.

Votre roman s'attache à restituer la langue contemporaine. Comment travaillez-vous cette matière ?

J'ai beaucoup écrit en écoutant du rap. Je voulais que le texte rende l'énergie de la jeunesse dans son rythme. Par ailleurs, je ne m'étais pas rendu compte avant d'avoir fini le roman que l'entrée en terre du racisme passait par le langage, même si cela peut paraître cliché pour un écrivain de tout faire reposer sur un mot, en l'occurrence « bougnoule », comme objet sonore dont on ne connaît pas le sens. Je voulais aussi sauter par-dessus le fossé creusé entre littérature et langage courant. Je n'aurais jamais écrit un livre, il y a deux ans, avec les mots « iPod » ou « Facebook ». Mais celui-ci était le lieu même où les utiliser.

À lire

Jusque dans nos bras, Alice Zeniter, éd. Albin Michel, 240 p., 16 euros.

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

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