« Pourquoi écrivez-vous ? »

« Pourquoi écrivez-vous ? »

Les surréalistes ont été les premiers à poser cette question à leurs contemporains en 1919, dans la revue Littérature. Un siècle plus tard, 54 écrivains y répondent à leur tour dans le nouveau numéro de Papiers, la revue de France Culture.

« Si je savais pourquoi j’écris, je n’en serais sûrement plus capable ». En 1985, Charles Bukowski faisait partie des 400 écrivains interrogés par Jean-François Fogel et Daniel Rondeau à ébaucher une réponse sur l’origine de cette vocation. Souvent drôles et syllabines, les réponses publiées alors par Libération ont des airs d’aphorismes doux sans être graves : « J’écris pour savoir pourquoi j’écris » (Alberto Moravia), « J’écris de la poésie parce que ma tête contient une multitude de pensées, 10.000 pour être très précis » (Allen Ginsberg), « Écrire est une excellente façon de se préparer à mourir » (Frédéric Dard)… Plus prolixe, Duras pronostiquait : « Je ne sais rien, je n’ai jamais su ce qu’il en est de cette drôle d’activité. Je crois que ça cessera en 2007. Fini d’un seul coup, personne n’écrira plus. » 

Las, en 2019, s’il y a bien encore des écrivains, l’heure n’est plus aux traits d’esprit. À la question (contenant déjà l’existence d’un affrontement), « pourquoi écrivez-vous dans une époque où l’image est reine ? » posée par la revue Papiers de France Culture dans son dernier numéro, sur les 54 auteurs qui explicitent leur démarche, seule Christine Angot a répondu de manière succincte, et sans ironie, simplement dans l’affirmation de soi : « Parce que j’aime ça ». Aujourd’hui, le ton est celui du combat. L’écriture s’érige en bastion contre le réel, contre son immédiateté, sa rationalité, sa fausse vérité (celle des fake news), son indigence, sa tristesse, sa laideur. En somme, elle fait passer « l’amère pilule du monde ». Écrire n’est plus un jeu de mots mais un « outil », une « arme », une « barque », un « rêve », un « désordre », ce qui fixe la mémoire, et même, pour Françoise Cloarec, ce qui permet de « sortir de l’enfer. Mais en beauté, j’espère ».

Singulièrement, l’écriture est l’occasion de sortir de soi (Aurélien Bellanger : « J’écris, je crois, pour stocker mes états mentaux dans une éternité quelconque ») ou d’intérioriser (Gwenaëlle Aubry : « Je sais à présent que j’écris parce que vivre ne suffit pas à épuiser la vie, parce que dehors est trop vaste, dedans trop peuplé, et que seule l’écriture peut combler cet excès »). Il y a exactement un siècle, les surréalistes avaient pour la première fois posé cette question du « pourquoi écrire » et ses réponses dans la revue Littérature. Knut Hamsun, prix Nobel en 1920, y affirmait, « j’écris pour abréger le temps », façon d’affirmer que l’écriture correspondait à une évasion hors de l’insoutenable du réel, pour le traverser plus vite tant qu’on n’avait pas le choix. Partant du même constat, les écrivains contemporains cherchent au contraire cette fois à ralentir cette fois la course infernale du temps, pour, selon les mots d’Anne Sibran, « dresser ce fil d’attention qui permet à ce qui survient de s’exprimer encore une fois, dans le silence de la page et de délivrer alors quelque chose que je n’avais pas vu au premier regard ». Urgence de la lenteur pour (s’)apaiser : symptôme majeur qui permet de diagnostiquer, en 2019, l’écriture comme un baume.

 

À lire : Papiers #28« À quoi bon la littérature ? », disponible depuis le 7 mars 2019. 

Entretien

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