« Parce que c'était lui »

« Parce que c'était lui »

L'amitié qui lia La Boétie à Montaigne a peu d'équivalence dans le monde littéraire. Une au moins : celle qui lia Péguy à Bernard Lazare. Avec, comme origine commune, un coup de foudre, une admiration mutuelle.

Dans le Discours, La Boétie décrit l'amitié comme un antidote à la soumission : « Puisque [la nature] nous a fait à tous ce beau présent de la voix et de la parole pour mieux nous rencontrer et fraterniser [...], comment douter alors que nous ne soyons tous naturellement libres [...] ? Et cette « bonne rencontre », La Boétie l'a vécue par son amitié avec Montaigne, devenue proverbiale par la grâce des pages que ce dernier lui consacra dans ses Essais. Au point que cette amitié absolue est devenue le miroir dans lequel se reflètent des amitiés littéraires ultérieures.

Dans Notre jeunesse, publiée en 1910, Péguy dresse un sanctuaire au journaliste politique Bernard Lazare. Les pages consacrées à cette âme du dreyfusisme expriment le plus fervent sentiment d'amitié. Il ne s'agit pas d'un sentiment d'abord fondé sur le coeur, mais sur l'admiration qu'on éprouve pour un saint. Pas un saint au sens chrétien du terme - Bernard Lazare incarnait, aux yeux de Péguy, « les cinquante siècles » d'existence du peuple juif - mais un saint laïque, tourné vers la cause défendue, et finalement brisé par le surmenage, la solitude, l'amertume de la demi-victoire : en 1899, la Cour de cassation avait annulé le jugement de 1894 condamnant Dreyfus et avait renvoyé l'affaire devant le Conseil de guerre.

Un attachement mystique

Bien qu'elles soient moins célèbres que celles que Montaigne avait consacrées à La Boétie, on connaît bien ces admirables pages d'amitié de Péguy à Bernard Lazare. Les deux amitiés sont différentes. Dans les deux cas, néanmoins, l'ami est un mentor. En outre, le portrait de La Boétie comme celui de Bernard Lazare sont rédigés après leur mort. Mais une idéalisation joue chez Montaigne, tandis que le souvenir reste frais chez Péguy, au point qu'il décrit précisément des scènes où l'on voit Bernard Lazare, malade, étendu sur son lit peu avant sa mort en 1903, à 38 ans. On ne voit pas La Boétie, on voit Bernard Lazare, son binocle, ses lèvres un peu grasses, ses yeux de myope, on sait où il habite (à Paris dans le quartier de l'Europe) : « Je le regardais donc ce matin-là, 7, rue de Florence. Et je l'écoutais. J'étais assis au pied de son lit à gauche comme un disciple fidèle. Tant de douceur, tant de mansuétude dans une si cruelle situation me désarmait, me dépassait. Tant de douceur pour ainsi dire inexpiable. J'écoutais dans une piété, dans un demi-silence respectueux, affectueux, ne lui fournissant que le propos pour se soutenir » (Notre jeunesse).

Pour Péguy ce n'est pas une amitié de jeunesse. Ni une amitié née d'un nom et d'une oeuvre - le Discours - qui, à la faveur d'une rencontre, produisirent un coup de foudre réciproque. L'élan qui entraîne Montaigne et La Boétie l'un vers l'autre est l'effet d'une fatalité. L'aspect mystique tient au mystère de l'attirance fulgurante et à l'inexprimable ardeur du lien strictement personnel. Dans la relation entre Bernard Lazare et Péguy, aucun mystère, aucune fatalité, pas de lien strictement personnel au début. Péguy avait alors moins de 30 ans, Bernard Lazare en avait presque une dizaine de plus, et il l'a c onnu tardivement, entre 1901 et 1903. Ce qui les a réunis, c'est la mystique d'une cause, la défense de Dreyfus, ensuite traduite par une commune opposition aux arrangements politiques. La dimension spirituelle prédomine. Amitié non pour la personne de Dreyfus mais pour la justice, pour les Cahiers de la Quinzaine qui le défendaient, pour les batailles spirituelles, enfin pour Péguy lui-même. « Il [Bernard Lazare] avait de l'amitié non pas une idée mystique seulement, mais un sentiment mystique, mais une expérience d'une incroyable profondeur, une épreuve, une expérience, une connaissance mystique. Il avait cet attachement mystique à la fidélité qui est au coeur de l'amitié. » Et Péguy, bien sûr, avait le même attachement.

Écrivain et essayiste, Jean-Michel Delacomptée a enseigné à l'université de Paris-VIII. Son dernier roman, Le Sacrifice des dames, est paru en août aux éditions Robert Laffont.

 

Phot : Montaigne et Étienne de la Boétie, illustration extraite de la publication La Mosaïque du Midi (XIXe siècle) © BNF

Nos livres

À lire : À lire : « Lanny », Max Porter, traduit de l'anglais par Charles Recoursé, éd. du Seuil

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

NOVEMBRE :

 Dominique Bourg contre le « fondamentalisme de marché » : complément de l'article « Réchauffement politique »

► Version longue de l'entretien avec Yann Algan : le co-auteur de l'essai Les Origines du populisme analyse la montée de la défiance envers les institutions dans notre dossier « Cas de confiance »

► Paradoxale promesse : critique du dernier essai de Vincent Peillon

OCTOBRE :

 Microclimat judiciaire : entretien avec Judtih Rochfeld

► De Big Brother à Big Other : inédit du dossier Orwell-Huxley

► « Le génie français, c’est la liberté ! » : version longue de l'entretien avec Laurent Joffrin

Les écrivains journalistes avec RetroNews

Pour accompagner notre dossier sur la littérature érotique, nous vous proposons de plonger, en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bnf, dans la vie de Rachilde, la reine des décadents.

Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF