« Nous ne pouvons nous sentir chez nous que si nous résistons au règne du conformisme et de la transparence »

« Nous ne pouvons nous sentir chez nous que si nous résistons au règne du conformisme et de la transparence »

Entretien avec Daniel Schreiber, journaliste et écrivain allemand, auteur d'une biographie remarquée de Susan Sontag. Son dernier essai, Je suis né quelque part - Où peut-on se sentir chez soi ? vient d'être traduit en français aux éditions Autrement.

Journaliste et écrivain allemand, Daniel Schreiber est l’auteur d’une biographie de Susan Sontag publiée en 2007, premier ouvrage alors consacré à la vie de l'intellectuelle américaine depuis son décès. Journaliste pour plusieurs médias outre-Rhin, il est aussi depuis 2014 l’auteur de plusieurs essais, dont Je suis né quelque part – Où peut-on se sentir chez soi ? paru en Allemagne en 2017 et qui vient d’être traduit en français aux éditions Autrement. Daniel Schreiber s’y interroge, au gré de réflexions sur son vécu passé et à l’appui de lectures personnelles diverses (H. Arendt, E. Saïd, D. Eribon, M. Heidegger, D. Winnicott…) sur la notion de foyer qui peut encore être la nôtre à l’époque contemporaine. Rapport à l’espace qui nous entoure autant qu’au temps d’une histoire collective et individuelle, le fait de se sentir chez soi dépend de nombreux questionnements intimes que Je suis né quelque part – Où peut-on être chez soi ? parvient à suggérer avec subtilité. L’auteur nous a expliqué sa démarche et les constats qu’il opère dans son ouvrage.

 

L’absence de foyer est-elle caractéristique pour vous d’une génération – la vôtre – prise dans notre époque – celle de la mondialisation ?

Daniel Schreiber : Le désir de se sentir chez soi ou le sentiment aigu de perdre ce qu’on considère comme notre foyer est une constante anthropologique. L’Odyssée d’Homère, par exemple, est un exemple très connu de la recherche d’un foyer, qui aboutit finalement à la question de savoir si ce foyer peut réellement en être un.

Cela dit, quelque chose a changé dans notre rapport au foyer au cours des trois dernières décennies qui ont vu évoluer la mondialisation. Beaucoup d’entre nous ne vivent pas à l’endroit où elles ou ils sont nés et ont déménagé plusieurs fois au cours de leur vie. Nous devons nous déplacer pour des emplois ou des relations. Nous sommes nombreux à vivre ou à avoir vécu dans un pays différent de celui dans lequel nous sommes nés. Les réfugiés sont obligés de quitter leur domicile et en cherchent un nouveau dans le monde entier. Le cadre sociologique du concept de foyer a changé. Aujourd’hui, ce n’est plus nécessairement quelque chose qui nous est donné, mais quelque chose que nous devons rechercher et construire par nous-mêmes. Beaucoup de personnes que je connais, comme moi, ont mené des « vies provisoires » – des vies dont on pense qu’elles n’ont pas encore « vraiment » commencé, des vies qui, pense-t-on, commenceraient vraiment avec ce genre de travail ou cette sorte de relation, des vies qui ne comptent pas vraiment tant que nous n’avons pas atteint quelque chose ou trouvé quelqu'un. C’est vraiment difficile de se réveiller de ce genre de rêve et de réaliser qu’on a perdu des années de sa vie, des années qu’on n’a pas vécues entièrement.     

La réalité de ceux qui n’ont pas de foyer est pourtant très différente entre celle des migrants qui sont forcés par une réalité socio-politique de quitter leur foyer et celle des nomades qui parcourent le monde par choix, pour des raisons personnelles et/ou professionnelles…

D. S. : Bien sûr. Les réfugiés ne sont pas seulement obligés de quitter leur foyer, ils ont aussi très souvent l’impression qu’ils ne sont pas les bienvenus là où ils se sont réfugiés et où ils sont économiquement défavorisés. Je pense que la manière dont l'Europe a traité les réfugiés ces dernières années est un crime horrible. Dans mon livre, je parle entre autres de mon arrière grand-mère, née en Volhynie – une région multiculturelle et historique d'Europe de l'Est qui a presque été effacée de la mémoire collective – et qui a dû fuir son foyer trois fois au cours de sa vie. J'ai inclus son histoire car c’est celle de ma famille, et donc par extension la mienne. Mais je l'ai aussi relatée parce que je voulais montrer que les guerres, les crises humanitaires, les réfugiés, l’évolution des frontières nationales et les systèmes politiques en implosion appartiennent à l'héritage historique de l’Europe, que nous le voulions ou non. Ces derniers temps, partout en Europe, certaines forces politiques de droite ont tenté de gommer cet héritage, et avec celui-ci notre responsabilité collective. Elles ont ainsi jeté les bases de la répétition de notre histoire tragique.   

Votre ouvrage est un florilège de réflexions intimes et de lectures personnelles… De quoi pourrait-il le plus se rapprocher : l'essai, l'autobiographie, un genre de méditations ou de confessions ?

D. S. : J'ai beaucoup réfléchi à la forme de ce livre. Je suis né quelque part est un essai – une variante contemporaine de l'essai qui associe mémoire, philosophie, sociologie et psychanalyse et qui est influencée par des écrivains comme Joan Didion. Cela étant, l'histoire de mon vécu, qui est tissée dans le livre et l’encadre de nombreuses façons, n’est pas la partie la plus importante. Je ne pense pas qu’elle soit si fascinante que ça, mais je l’ai intégrée à titre d'exemple, d'outil que le lecteur peut identifier, une mesure qui l'aide à se poser des questions similaires à celles que je pose dans mon livre. L'essai en tant que forme littéraire est capable de quelque chose d'assez extraordinaire : il fait en sorte que le lecteur éprouve un sentiment viscéral, et l’amène en même temps à s’interroger sur lui-même de manière profonde et intelligible. Il fournit des outils pour poser des questions novatrices, qu’on ne se pose pas normalement dans la vie quotidienne. Dans le cas de Je suis né quelque part, il s’agirait de : Est-ce que je me sens chez moi ? Quels sont les fantasmes de ma vie que je n’ai pas pu abandonner ? Quelle est la force de mes liens avec le lieu où je vis – mes amitiés, mes relations avec mon travail, mon engagement politique ? Ma vie est-elle ou non « assez bonne » ?   

« Trouver son foyer, c’est trouver un endroit en ce monde où nous pouvons enfin nous installer – et cet endroit sera toujours un lieu intérieur, un lieu que chacun doit créer par soi-même, pour soi-même » : il s’agirait moins de trouver l’endroit idéal où s’installer qu’un apaisement intérieur. Lequel exactement, et comment ?  

D. S. : Pour certaines personnes, il sera toujours plus difficile de se sentir chez soi : nous avons tous un passé biographique différent, et qui a laissé une empreinte plus ou moins marquée dans notre psychologie. Pour la plupart des réfugiés, il sera plus difficile de se sentir chez soi que pour les nomades économiquement favorisés. Pour celles et ceux qui ont vécu l’expérience de l’ostracisme, de l’exclusion des communautés dans lesquelles elles sont nées pour des raisons telles que leur sexualité, leur sexe ou la couleur de leur peau, ce sera également plus difficile. Un chapitre du livre, par exemple, traite de mes expériences dans une partie rurale de l'ex-RDA. J'étais un garçon à l'allure féminine et il était clair dès le début que je deviendrai gay. La persécution qui en a résulté à la maternelle et à l'école, non seulement à titre privé, mais aussi à un niveau officiel, a constitué un problème que j’ai dû traiter au cours de nombreuses années de psychanalyse et de thérapie. C'est une expérience que beaucoup de jeunes LGBTQI ont vécue et continuent parfois de vivre. Ce travail interne est une solution au problème, mais il ne le résout pas entièrement. Prétendre que nous pouvons tous nous sentir chez nous si nous travaillons assez dur à l'intérieur reviendrait à dire que nous pouvons tous vaincre les structures néolibérales qui nous entourent par la force pure de la volonté et de la détermination. Or, nous ne pouvons pas nier ce qui nous entoure. Se sentir chez soi combine toujours rapport à soi et à l’extérieur, c’est un sentiment qui arrive quand ces deux aspects convergent. Nous avons désespérément besoin de bases matérielles nécessaires pour nous sentir chez nous : une véritable égalité, une vraie paix et une vraie démocratie.

Qu’entendez-vous par « structures néolibérales » ?

D. S. : C’est l’une des grandes illusions de la société d’aujourd’hui, à savoir que nous sommes en mesure de faire face aux injustices économiques, au racisme, à la misogynie et à l’homophobie en tant qu’individus. Les pauvres doivent « travailler plus » pour compenser les désavantages économiques dans lesquels ils sont nés. Les femmes sont censées surmonter la misogynie en « se mettant en avant » (voir l’essai En avant toutes de Sheryl Sandberg, ndlr). Les Noirs et les LGBTQI sont censés « ne pas s'offusquer » lorsqu'ils sont ostracisés et on leur demande de comprendre le comportement de ceux qui les discriminent. Nous nous attendons même à ce que les peuples luttent contre le changement climatique en tant qu’individus : si nous recyclions ou que nous limitions nos déplacements en transports polluants, nous pourrions sauver la planète, nous qui causons principalement le changement climatique, et non les entreprises mondiales. Les individus sont capables de beaucoup de choses, et certaines personnes ont été capables de vaincre les plus grandes injustices. Je ne veux pas nier notre responsabilité en tant que personnes, par rapport, pour reprendre le même exemple, à l'importance du recyclage. ​Mais dans l’ensemble, il s’agit de problèmes structurels. Des problèmes auxquels la société, les gouvernements et les entreprises doivent s'attaquer.   

Vous évoquez la « gentrification des sentiments » : qu’est-ce exactement ?

D. S. : Cela a à voir avec le fait que, comme je le disais plus haut, ce que l’on considère comme notre foyer est à la fois un rapport à soi et à l’extérieur. Parallèlement à la gentrification des villes, nous vivons aussi ce que certains, dont je fais partie, définissent comme une « gentrification des sentiments », et dont on ne parle pas assez. La société actuelle a de moins en moins tendance à tolérer des sentiments tels que le désespoir, la tristesse, la colère ou la peur. Aujourd’hui, on comprend de plus en plus ces sentiments comme quelque chose qui doit faire l’objet d’un coaching pour être maîtrisé, un problème à éliminer plutôt qu’une réaction adéquate aux circonstances difficiles de la vie et de notre société qui peuvent s'imposer à nous très souvent. Il semble que notre psyché doive être aussi lisse et uniforme que nos villes. De plus en plus, nos villes tendent à se ressembler, mais notre esprit aussi doit se conformer à des normes et à des schémas « familiers » afin de pouvoir fonctionner de manière transparente dans l’économie actuelle. Je crois que nous ne pouvons nous sentir chez nous que si nous surmontons les exigences néolibérales de notre vie émotionnelle, si nous résistons au règne du conformisme et de la transparence. Pour trouver sa place, il faut trouver ou créer un endroit réel qui nous convienne et composer avec son ressenti psychologique et émotionnel profond.

Vous écrivez finalement que le foyer est le « produit d’une imagination autobiographique ». C'est-à-dire ?

D. S. : Je pense que cela signifie que nous avons tous la possibilité de guérir, d’utiliser nos expériences de vie pour nous faire le récit d’histoires différentes que celles, blessantes, que nous nous sommes racontées par le passé – même si cela est beaucoup plus difficile pour certaines personnes que pour d’autres. Un livre ne peut jamais être chez nous, mais il peut nous aider à nous sentir chez nous quelque part. J'espère que Je suis né quelque part sera utile en cela à ceux qui l’auront entre les mains.

Propos recueillis par Eugénie Bourlet.

 

À lire : Je suis né quelque part - Où peut-on se sentir chez soi ?, Daniel Schreiber, Traduit de l'allemand par Alexandre Pateau, éd. Autrement, 208 p., 19,90€ (en vente le 16 janvier 2019).

Photo : Daniel Schreiber © Olaf Blecker

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