Bernard Pivot : « L'esthétique de la langue importe »

Bernard Pivot : « L'esthétique de la langue importe »

Selon l'ancien animateur de l'émission « Apostrophes », il n'existe pas de langue française unique.

Comment expliquez-vous que la réforme de 1990, non appliquée jusqu'à aujourd'hui, provoque toujours une bronca ?

Bernard Pivot. - Il y a eu une erreur dès le départ. Erreur que j'avais dénoncée à l'époque, car je faisais partie du comité de réforme. Nous avions proposé des modifications concernant le pluriel des mots doubles, des mots latins, le doublement des consonnes, etc. Tout faisait consensus jusqu'au moment où quelqu'un a proposé la suppression de l'accent circonflexe sur le i et le u. J'ai tout de suite dit que c'était une erreur ; que cette suppression portait atteinte à l'esthétique de la langue. À mon avis, supprimer des accents, c'est comme si la mode se privait des accessoires : les broches, les ceintures, etc. J'étais contre et je n'ai pas été le seul. Nous étions plusieurs à penser que l'on risquait d'avoir une réprobation considérable sur la question des accents circonflexes, au point qu'elle pourrait entraîner l'enterrement de l'ensemble de la réforme. Et c'est ce qui s'est passé ! Des gens comme Claude Mauriac ont protesté violemment contre cette suppression. Ils se fichaient du reste. Finalement, tout a été enterré. Ce fut une grande occasion manquée. J'étais de ceux qui étaient favorables à toutes les propositions de rectification, pour mettre du bon sens et de la logique dans des accords et des orthographes un peu bizarres. Mais il ne fallait pas s'attaquer au circonflexe, à l'esthétique de la langue. Si vous vous mettez à supprimer les circonflexes, les deux points, les accents aigus, etc., vous allez complètement changer l'esthétique de la langue. Les grammairiens qui avaient proposé cela n'étaient pas du tout sensibles à cet aspect...

Des professeurs belges ont proposé une réforme à l'automne pour simplifier l'accord des participes passés. Qu'en pensez-vous ?

Ces deux professeurs sont très habiles : souvent on propose des réformes qui compliquent plus l'usage de la langue qu'elles ne le simplifient. Leur proposition est très simple : avec le verbe être on accorde, avec le verbe avoir on n'accorde pas. Cette évolution changerait beaucoup de choses. Moi, à mon âge, je préférerais qu'on garde la vieille règle. Imaginez : vous lisez Proust et il n'y a plus d'accord avec le verbe avoir ! Vous allez être surpris, vu le nombre de participes passés dans Proust. Vous vous retrouvez face à une écriture très différente et vous allez être gêné, fatalement. Par ailleurs, une telle réforme devrait être admise non seulement par les Belges, mais par les Français, les Québécois, les Africains, etc. Il n'y a pas que nous dans cette affaire, nous l'oublions. Il faudrait un accord unanime de la francophonie pour procéder à une réforme de ce type.

À propos des nouvelles écritures : tweets, sms... Appauvrissent-elles la langue ?

Quand on écrit court, que ce soient des tweets ou des sms, on pense que cela n'est pas très important de ne pas respecter les lois essentielles de la langue française. On met des apocopes à tout-va, des mots qui en résument d'autres... Mais ceux qui envoient des textos, des tweets de manière un peu cavalière, sont-ils pour autant des vandales ? Non, parce qu'ils peuvent très bien, quand ils écrivent une lettre ou un article, respecter la syntaxe. Comme toujours, les perdants sont les moins doués. Les bons élèves écrivent en texto quand ils en envoient, mais ils respectent la langue quand ils doivent rédiger une rédaction ou un devoir de philosophie. En revanche, les moins doués, qui prennent l'habitude de brutaliser la langue, éprouvent de grosses difficultés quand il s'agit de plancher sur leur copie au bac...

Il y a un paradoxe en France, les Français adorent se confronter aux dictées, ils connaissent les difficultés de la langue. Mais ils sont plutôt contre les évolutions...

On naît, on grandit avec une orthographe ; on a eu du mal à l'apprendre, et on n'aime pas trop qu'elle soit changée. C'est une manière de se protéger soi-même. C'est un réflexe logique. Les Français sont conservateurs. La langue qu'ils aiment, ils veulent qu'elle perdure, qu'elle reste inamovible.

Photo : Bernard Pivot © Arnaud MEYER/Leextra/via Leemage