« Les chefs-d'oeuvre du monde entier naissent libres et égaux »

« Les chefs-d'oeuvre du monde entier naissent libres et égaux »

« Le Grand », qui le fut plus encore mort que vivant, a donc été enterré en majestueuses pompes monarcho-républicaines. Et pourtant, de Jacques Chirac, il est une citation qui nous habite. Il ne s'agit pas d'une de ces saillies gauloises dont l'ancien officier de cavalerie aimait à nous réjouir comme on trompe l'ennemi. Du genre : « On greffe de tout aujourd'hui, des reins, un bras, un coeur, sauf des couilles par manque de donneurs. » On lui devait bien ce rappel macho. Mais on retiendra surtout cette phrase ; car elle fut une révolution : « Les chefs-d'oeuvre du monde entier naissent libres et égaux. » Un bouleversement pour nous aussi qui, avec Maurice Szafran, écrivions la légende romanesque (1) de ce gaillard qui avait « une gueule de droite ». L'amateur de western, de musique militaire, de plats canailles comme de blagues salaces manifestait une exigence spirituelle quasi insurrectionnelle. Car les politiques, et au-delà les gardiens du temple intellectuel, n'avaient de considération que pour la culture à la française, tels les jardins. François Mitterrand en était l'archétype révéré et encensé, y compris par ses ennemis.

À la vérité, cette phrase sur les chefs-d'oeuvre libres et égaux qui était tout un programme subversif n'était pas de Chirac, mais de l'un de ses amis, le regretté Jacques Kerchache, voyageur, expert en arts dits premiers, marchand, poète. Un Malraux sans le lyrisme, mais à la connaissance sans pareille des cultures autres que les « nôtres ». Kerchache nous avait raconté comment il avait ourdi son offensive, cette pétition en 1990 dans Libération, signée par des artistes et des écrivains fameux tels Arman, Blanchot, Tinguely, Léopold Senghor. Son titre ? « Pour que les chefs-d'oeuvre du monde entier naissent libres et égaux ». Le rêve d'Apollinaire, de Breton, de Picasso, de Lévi-Strauss, cet espoir de voir les oeuvres extraoccidentales arrachées à la nuit du mépris, était enfin formulé... Ce manifeste devait rester lettre morte, jusqu'à la rencontre fortuite, sur une plage de l'île Maurice, de ces deux passionnés des arts « primitifs », Chirac et Kerchache.

Deux aventuriers qui affrontèrent l'obscurantisme des sachants. D'abord pour imposer aux « conservateurs » du Louvre une ouverture aux arts premiers. Le « combat fut violent », pour faire admettre qu'il pouvait y avoir dans une statue d'Océanie une part d'universel et de singularité irréductible et qu'il était hors de question de prévoir une entrée à part pour cette nouvelle section : « Et vous avez prévu aussi de mettre aux gardiens des anneaux dans le nez », aurait lancé, furieux, Jacques Chirac.

Il dut aussi engager toute son autorité présidentielle pour que voie le jour ce musée du Quai-Branly. Il fallut vaincre tant de résistances, qui toutes renvoyaient à un ethnocentrisme plus ou moins inconscient. Il ne serait de culture respectable que ce qui tire au canon de nos traditions. Au mieux l'on consentait à accorder une attention paternaliste aux productions exotiques des infantiles peuplades d'îles lointaines. En réalité, le combat Chirac-Kerchache, toujours d'actualité, était justement de donner à voir, et à s'émouvoir devant ce qui est différent et qui est nous en même temps. Quand on finit par le comprendre, c'est singulièrement exaltant de découvrir ce quasi-infini de notre humanité.

 

Photo : Jacques Kerchache (droite) donne des explications – à Jacques Chirac (deuxième à droite), Bernadette Chirac et Stephane Martin (gauche), président du musée du Quai Branly – sur une sculpture du Dieu Gou datée originaire du Benin, datée de 1858, le 13 avril 2000 © LAURENT REBOURS/AP POOL/AFP

(1) Le Roman du président, Nicolas Domenach, Maurice Szafran, éd. Plon, 3 tomes, 1997, 1999, 2003 .

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF