Agnès Buzyn : « Le rationnel doit reprendre sa place »

Agnès Buzyn : « Le rationnel doit reprendre sa place »

Comment endiguer l'inflation de fake news ? Pour la ministre de la Santé, les scientifiques doivent davantage se faire entendre.

Comme ministre de la Santé, vous êtes directement confrontée au déferlement des fake news et à la puissance des chaînes d'information continue et des réseaux sociaux. Tenez-vous le choc ?

Agnès Buzyn. Si j'ai accepté ce poste de ministre, c'est en partie parce que je constatais la désertion de la parole scientifique et rationnelle dans le champ public, et en politique tout particulièrement. Dans un sens, je cherchais cette confrontation avec les phénomènes que vous décrivez. Dans les postes que j'ai occupés, comme médecin et chercheuse, j'ai été troublée de voir que même les ministres n'arrivaient pas à endiguer l'irrationnel. Une fois ministre à mon tour, je voulais appliquer en politique les méthodes du scientifique travaillant en laboratoire, celles du praticien à l'hôpital, pour refaire du rationnel le seul mot d'ordre dans le champ de la santé. Le problème était encore plus profond que ce que j'avais imaginé. Aujourd'hui, la vérité est comme soumise aux vents contraires des interprétations et des croyances de chacun, et l'irrationnel s'est propagé à un degré que je ne soupçonnais pas.

Les nouveaux médias ont-ils favorisé la propagation de cet irrationnel ?

Il y a eu une accélération indéniable. Auparavant, l'information avait une valeur universelle que garantissait le traitement intermédiaire des journalistes professionnels. L'information était fondée sur des faits et des réalités auxquelles se sont substitués des contenus personnalisés qui privilégient l'instantanéité. En d'autres termes, des informations qui souvent n'en sont pas, mais qui correspondent à ce que leur destinataire a envie de voir et de ressentir. La réalité complexe ne retient plus l'attention. Il faut jouer sur la peur, la colère, et donc amplifier, déformer l'information. Les extrêmes de tous bords tirent leur épingle du jeu aujourd'hui pour toutes ces raisons.

Ce qui marque, c'est ce qui émeut ?

Les sciences cognitives nous apprennent qu'on mémorise ce qui est lié à une émotion forte. Chacun se souvient ainsi de l'endroit où il se trouvait lors des attentats du 11 septembre 2001. Les chaînes de télévision ont intégré cette donnée. Les émotions fortes, souvent négatives, sont celles qui marquent le plus et qui circulent le plus vite. Selon une étude récente du MIT, une information véridique met six fois plus de temps à parvenir à 1 500 personnes sur Twitter qu'une fake news sensationnelle.

Les autorités censément légitimes n'ont plus d'influence ?

Un autre phénomène intervient. Nous sommes dans une société de plus en plus complexe, avec des enjeux et des intervenants internationaux. Cela nous contraint, par exemple pour le médicament, à confier à des autorités indépendantes une part de l'action publique dont l'élaboration échappe au plus grand nombre, d'où le sentiment d'être mis devant le fait accompli. Le sentiment d'exclusion qui en découle favorise une délégitimation des élites intellectuelles, journalistiques, politiques, scientifiques, et le refus de voir qu'elles sont elles-mêmes composées de citoyens. La défiance a été alimentée ces dernières années par un manque de transparence et d'explication, indispensables à la diffusion de la connaissance.

Les universitaires ne sont pas spontanément portés à la vulgarisation. Leur légitimité est pour eux scientifique…

On peut leur faire ce reproche : l'élite universitaire considère que seuls ses travaux scientifiques comptent, qu'ils seront jugés à l'aune des publications que lisent leurs pairs. Ils redoutent d'être discrédités s'ils vulgarisent leurs travaux. Mais la société a besoin de ce partage, sinon le fossé se creusera plus encore, et on a vu avec les gilets jaunes à quel point il est profond. Il faut réduire la fracture scientifique, qui existe au-delà des politiques. C'est pour cela que je leur demande de se confronter au débat public, je suis convaincue que c'est la responsabilité de chacun, et c'est ce que j'ai voulu en acceptant ce poste.

Mais il est difficile d'accepter que la parole de l'expert vaille l'opinion du citoyen lambda...

Confronter les points de vue, ce n'est pas forcément les mettre sur un pied d'égalité. L'expert doit revendiquer la rigueur scientifique de son travail, mais également prendre en compte le ressenti qu'il produit. La parole rationnelle doit se confronter à l'irrationnel. Sur la vaccination, par exemple, j'estime que nous l'avons emporté contre les croyances en rappelant des vérités scientifiques essentielles. Il faut oser aller au combat, c'est ce que nous avons fait pendant six mois. Je n'étais pas toute seule. Les scientifiques, les médecins, mais également les médias, et en particulier les grands journaux nationaux, ont pris leurs responsabilités en contribuant à chasser l'angoisse que propageaient les « anti-vaccins radicaux », désormais très isolés.

On peut donc gagner contre l'irrationnel ?

On peut gagner si l'on ne craint pas d'aller au contact. Le résultat est là, puisque cette année pour la première fois tous les vaccins contre la grippe disponibles ont été distribués, et la vaccination obligatoire des enfants suit son cours. Mais j'ai pu mener cette bataille car j'étais moi-même médecin immunologiste. Un politique « pur » n'aurait probablement pas pu le faire. On ne doit pas perdre la bataille des idées contre les populistes simplistes. Il faut oser dire face à eux que le monde est complexe, que la complexité est la garantie de notre libre arbitre, de notre liberté. Il faut oser cette confrontation étant donné le danger que courent nos démocraties.

On va vous dire que vous êtes trop alarmiste.

Nous ne sommes jamais à l'abri d'un retour en arrière tragique, aucune démocratie ne l'est. Or, face aux tentatives de déstabilisation, j'ai trouvé très peu de philosophes, d'autorités morales et intellectuelles pour prendre la parole de manière convaincante, simple et humaine dans la forme et rigoureuse sur le fond. Le fact-checking des fausses informations a posteriori est nécessaire, mais pas suffisant, car il ne parle pas à l'émotion des gens, comme le font les populistes qui menacent nos démocraties. Les angoisses qu'inspirent le déclassement social, les mouvements migratoires ou encore les dérèglements du climat favorisent les réponses simplistes et les compromis sur les valeurs et les libertés acquises.

Pensez-vous que cette bataille des idées peut être gagnée ?

Si on ne se bat pas, elle sera perdue. On sait ce qu'il advient quand les populistes prennent le pouvoir. Mais on paraît l'oublier, comme on avait oublié que les maladies existent si on ne vaccine pas. Beaucoup imaginent que la démocratie est installée à jamais, puisqu'ils n'ont connu que ça, et que la guerre a disparu grâce à l'Europe. La démocratie n'est jamais un acquis, elle est toujours un combat à mener.

Allez-vous mener jusqu'au boutla bataille de la rationalité contre l'homéopathie ?

Il faut que le rationnel reprenne toute sa place. J'ai entrepris de faire évaluer tous les médicaments, y compris l'homéopathie, qui ne l'avait jamais été. J'attends le rapport des experts, et nous en tirerons les conclusions. S'il apparaît qu'elle n'est pas efficace, nous procéderons au déremboursement. Se posera alors la question de l'enseignement : jusqu'où permet-on l'apprentissage des médecines alternatives si elles sont inefficaces, et alors même que la demande sociétale est très importante ? Sans doute faudra-t-il distinguer les médecines complémentaires à la médecine allopathique des médecines qui se prétendent alternatives et donnent lieu à des abus et à des dérives sectaires. Mais leur succès souligne aussi le caractère essentiel du contact humain. En cancérologie, nous avons relevé que les patients se tournaient vers ces autres prétendues médecines quand l'annonce du diagnostic n'était pas suffisamment accompagnée.

Vous ne vous contentez donc pas de l'aspect scientifique : le facteur humain est décisif selon vous ?

Les scientifiques ne doivent pas s'enfermer dans leur zone de confort. C'est une des caractéristiques du mouvement des gilets jaunes : sur les ronds-points, les participants ont trouvé un contact humain et une sociabilité qui leur manquaient.

Dans le système médiatique dominant, celui du Net et des chaînes d'information, vous n'avez guère la main.

La machine médiatique actuelle a tendance à déformer notre action. Les plans santé et pauvreté, qui avaient été préparés en amont avec toutes les parties prenantes et qui comportent des enjeux d'avenir, ont fait l'actualité à peine une demi-journée. Ils avaient pourtant fait l'objet d'un consensus à la suite de leurs préparations. Mes collègues plus expérimentés m'ont dit : « Agnès, tu ne connais pas la règle ! Pour faire du bruit médiatique, tu dois introduire une mesure de clivage, qui créera des émotions. Les négatives sont les plus efficaces. » Très fière d'avoir mis à peu près tout le monde d'accord, j'ai bien dû constater que nos plans n'ont pas marqué à la hauteur de ce que nous souhaitions. La leçon que je tire est que l'on doit toujours prendre en compte le facteur émotionnel, et s'imposer une vigilance de tous les instants pour éviter les déformations, comme celle, monstrueuse, qui a visé le président en Guadeloupe...

Vous voulez parler de cette photo de deux jeunes gens torses nus se collant contre le président avec doigt d'honneur et airs de triomphe ?

C'est une caricature totale de ce qui s'est passé et qui a provoqué des polémiques odieuses sans qu'on tienne compte de la réalité. J'étais aux Antilles. Nous avons passé plus de cinq heures à pied dans un quartier parmi les plus défavorisés, sous une chaleur étouffante, à serrer les mains, à échanger et à entendre les habitants sur leurs difficultés. Une averse tropicale s'est abattue, nous nous sommes mis à l'abri, et le président a voulu comprendre pourquoi les travaux dans les HLM n'avaient pas été effectués par les bailleurs sociaux alors que les crédits avaient été débloqués. Nous sommes arrivés dans un appartement où une femme malade se plaignait de ne pas pouvoir trouver les médicaments pour se soigner. Le président m'a demandé de m'en occuper, puis s'est engagé à tout faire pour que les réparations attendues soient enfin effectuées. Les jeunes ont pris une photo avec lui qui a été particulièrement mal interprétée ; les médias n'ont rien retenu d'autre. On a voulu croire que c'était un moment posé, mais c'était le chaos. Il y a parfois une irresponsabilité collective des médias, lorsqu'ils construisent un récit sans rapport à la réalité à partir d'un détail monté en épingle. J'ai beaucoup regretté de ne pas avoir fait un scandale à ce moment-là et de ne pas être allée sur les plateaux radio-télé pour dire mon indignation.

Croyez-vous que votre parole puisse se faire entendre face au spectacle que donnent les médias ?

Il faut que les chaînes d'information se remettent en cause. À force de suivre le rythme des réseaux sociaux, elles finissent par en copier les défauts. On le voit aux États-Unis où certaines chaînes prennent l'air de téléréalités locales et ne diffusent que des courses poursuites entre policiers et délinquants, des directs sur les accidents de la route. À force de ne montrer que le spectacle de l'insécurité, de l'émeute et de la mort, les chaînes d'info jouent un rôle dramatique dans la paranoïa croissante d'une population abreuvée de négatif. En dépit de l'audience qu'elles récoltent, à terme elles n'ont rien à y gagner. Il suffit de voir comment les gilets jaunes se sont retournés contre les chaînes qui ont largement contribué à les faire connaître. Quant aux jeunes, ils préfèrent s'informer sur Internet.

La presse écrite, qui est en difficulté, a-t-elle encore un rôle d'importance à jouer ?

L'écrit a un rôle fondamental, car c'est le meilleur support de l'explication, de l'analyse rationnelle et du débat d'opinion constructif. Dans la bataille contre le populisme, on a besoin de toutes les forces de l'humain et de la raison, et les journalistes de la presse écrite doivent être en première ligne.

Photo : Agnès Buzyn © Eric Feferberg/AFP