« La liberté consiste d'abord à ne pas mentir »

« La liberté consiste d'abord à ne pas mentir »

Le 19 décembre 1938, le député de droite extrême Philippe Henriot montait à la tribune de l'Assemblée nationale pour dénoncer la vaccination obligatoire antidiphtérique. Le futur ministre de l'Information de Vichy, « le Goebbels français », multipliera alors ce qu'on appellerait aujourd'hui des fake news : des morts d'enfants - inventées - quelques heures après un vaccin, des chiffres truqués, « un complot contre le sang français ». Les mêmes intox qui font florès aujourd'hui, et d'abord à l'extrême droite, non seulement en France, mais en Italie, au Brésil, en Grande-Bretagne, en Russie... Ce sont elles qui portent la propagande populiste. Il ne s'agit pas de dire qu'il ne saurait y avoir de débat sur l'efficacité de la vaccination, mais que l'obscurantisme qui se déverse à flots sur ce point fait partie d'un système de construction de « vérités alternatives » qui se substituent à toute recherche de vérité au fondement de la démocratie.

L'enchaînement de la désinformation est simple, efficace : « Les autorités médicales et gouvernementales vous trompent. Si les maladies hier éradiquées se répandent, c'est parce que les immigrés nous envahissent. Il faut donc les renvoyer ainsi que tous les dirigeants politiques, aux ordres des lobbys pharmaceutiques et financiers, et... la société sera assainie ! » Le simplisme outrancier de la démonstration fait sa force, et pas seulement sur le net, puisque les partis populistes se renforcent, prennent le pouvoir en s'appuyant sur le complotisme et la construction de « vérités alternatives », lesquelles se substituent à ladite « désinformation ourdie par les médias et les politiciens ». Leurs dirigeants se moquent d'être pris, régulièrement, en flagrant délit de mensonge puisque ce sont des « menteurs patentés » qui les accusent.

Cette montée en puissance dévastatrice des « fariboleurs » ne signifie pas qu'il faille abandonner le combat. Au contraire. Nous avons toujours prôné le « parler vrai » de Mendès France et de Rocard ; nous pensons plus que jamais que les peuples seront les premières victimes des charlatans. Et avec Camus nous croyons que « la liberté consiste d'abord à ne pas mentir. Là où le mensonge prolifère, la tyrannie s'annonce ou se perpétue ».

Il est vrai que nous avons perdu des batailles. Nous avons trop cédé aux maquilleurs de faits, aux enjoliveurs de chiffres, ou même aux technocrates secs. Trop renoncé, devant la raison d'État, l'argent roi. Les postures ont été balayées par les impostures. Les suffisants balaient les insuffisants. Les gangs des postiches brisent les fragiles potiches. Le rationnel sans âme cède devant l'irrationnel, ce bullshit qui surfe sur les peurs d'un monde monstre. Et gare à ceux qui courent derrière les marchands d'illusions. Une société ne se vit pas sans coeur ni rêves. La politique a abdiqué son ambition première d'élévation et de bien commun. Les gouvernants laissent une société si aride que les mensonges les plus fous peuvent y mettre aisément le feu. Il ne suffira donc pas de jouer les pompiers de service en arrosant de sérieux des affabulations enflammées. Il faut en revenir aux sources où s'abreuve l'homme. Réfléchir. Lire donc, ainsi que l'écrit le monumental Soljenitsyne dans Le Pavillon des cancéreux : « Pourquoi lire si on doit tous crever bientôt ? [...] - C'est justement parce qu'on doit tous crever qu'il faut se dépêcher. »


Pour pour les fêtes, offrez un abonnement au Nouveau Magazine littéraire !