« J'aime pas les livres, mais j'aime bien Gary »

« J'aime pas les livres, mais j'aime bien Gary »

Une professeur évoque le choc et l'enthousiasme que suscite l'écrivain chez les lycéens, qui se reconnaissent dans son parcours et ses valeurs.

« On faisait du Gary. On adorait... » C'est en ces termes que d'anciens élèves de première littéraire reparlaient, tout récemment encore, de leur préparation au baccalauréat en 2001, au lycée Van der Meersch de Roubaix. Un tel enthousiasme n'aurait pas déplu à l'auteur de Vie et mort d'Émile Ajar : on y saisit combien il se réjouissait des échanges sur ses livres au lycée, entre son fils et un camarade de classe. L'oeuvre, en 2017, intéresse toujours les lycéens.

Il y a seize ans, le nouveau siècle commençait très mal : les élèves étaient désemparés face à un avenir qui devait compter avec le terrorisme. Rien n'a changé. L'auteur de La Promesse de l'aube garde la voix consolatrice des grands auteurs et le poing levé des contestataires qui écrivent. « Le monde devient monstrueux ; [...] chez Gary, je trouve beaucoup de douceur ; il fait croire que c'est encore possible », confie Émeline.

Romain Gary écrit son rêve de victoire sur la barbarie, ses combats pour le triomphe de la dignité. Son oeuvre a été la première émotion esthétique pour beaucoup de mes élèves, épris de justice, de tendresse. « Chez cet auteur, qu'on soit arabe, juif, cela n'empêche pas de vivre une histoire d'amour », dit Mohamed, lecteur de La Vie devant soi. Alors, ce que promet Gary, est-ce l'amour, la fraternité dans ce monde qui tourne mal ? « Il faut aimer » : ce sont les derniers mots de La Vie devant soi. « Il y a même un personnage [...] qui dit qu'on ne peut vivre sans amour ! » : Loubna a retenu l'essentiel. « Il faut quelqu'un à aimer » : cela sauve chez Gary. Cela seul peut sauver pour les élèves : « Je me suis mis dans la peau de Momo, dit Souleyman ; j'ai eu un choc. J'ai compris ma chance : avoir des parents. » Dans La Vie devant soi comme dans La nuit sera calme, l'auteur répète cette nécessité de l'amour, dans l'apprentissage comme dans l'éducation des enfants.

Il était père ; il resta fils, aussi, rendant un hommage à sa mère exceptionnelle, dans La Promesse de l'aube. Il revient sur les mauvais souvenirs de Nina, traitée de « sale étrangère » sur le marché à Nice. Delphine commente : « Elle répond, seule, et à des hommes, que son fils sera officier français et qu'il leur dit "merde !" Elle croit tellement en lui ! » Comme Gary, les adolescents aiment les figures contestataires : celles qui se redressent sous l'injure, se récupèrent dans la dignité, se sortent de l'impuissance... Tel fut le combat de Nina. Tel est celui de mes élèves.

« Il parle pour tous ceux qui subissent »

L'oeuvre de cet écrivain, un habitué des garnisons, est marquée par le respect de la femme - qu'elle soit mère ou prostituée : « [...]Gary a dit que la femme était sa fleur préférée... C'est beau », confie Chaïma. L'écriture cogne, épingle, quand il s'agit des coups portés à la femme, y compris ceux qu'elle reçoit dès l'enfance. Gary dénonce ainsi la barbarie de l'infibulation de façon saisissante. Ce passage des Trésors de la mer Rouge a fait réagir les jeunes filles de la classe : « Gary est un homme... Il défend une cause qui ne concerne que les femmes ! Comment est-il parvenu à [...] faire ressentir de telles douleurs de fille ? », demande Gwenaëlle.

« Gary, c'est comme Camus : il parle pour tous ceux qui subissent », ajoute Laura. Oui, Gary a rêvé toute sa vie de revanche contre ceux qui transforment le monde en enfer, condamnent les vulnérables à la souffrance, les persécutés à la cachette. Il plaît à mes élèves par la force de sa volonté. Cela fait une « histoire à ne pas s'ennuyer », comme dit Sinan, qui aime Les Cerfs-volants : « Ludo est soutenu par son oncle qui l'éduque ; il ne lâche pas[...] ; il croit à la victoire de la France, il construit lui aussi des cerfs-volants qui représentent des héros. » La France, chez Gary, c'est une affaire d'héritage. Les rêves maternels de liberté, d'égalité, de fraternité ont coloré sa jeunesse. Beaucoup de mes élèves arrivent en France avec de tels rêves. Le roman garyen rappelle que cette France n'est pas un conte.

« Moi j'aime pas les livres, mais j'aime bien Gary », reconnaît Lilya. Gary est l'homme de la passion, de la mémoire. Chez lui, les coups de maître font les inventeurs et les pionniers ; les coups de gueule annoncent les résistants ; tout cela sonne et résonne dans son oeuvre, et réveille les jeunes lecteurs. Dans la nouvelle « Un humaniste », la mort de l'idéaliste allemand rappelle que la foi en l'humanisme ne suffit pas. « [...] Loewy aurait dû se battre pour ses idées, face au nazisme », dit Souad. Les jeunes lecteurs de Gary ont choisi leur camp.

Auteur d'une thèse sur Romain Gary, Anne Morange enseigne les lettres au lycée Van der Meersch, à Roubaix.

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Ceux qui restent, Benoît Coquard, La Découverte, 280 p., 19 €.

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