« On est jeté dans le monde, et puis on se débrouille »

« On est jeté dans le monde, et puis on se débrouille »

Un gang de filles braque à Hong Kong un bunker de grands millésimes. Rencontre autour de Bacchantes avec Céline Minard, capable de passer, sans perdre son âme, du western à la SF en passant par le thriller.

Céline Minard est une guerrière, conciliant rigueur d'écriture et jeux avec la littérature de genre. À chaque nouveau roman, son terrain d'expérimentation : après la fresque d'anticipation post-apocalyptique (Le Dernier Monde), le film de sabre et la fresque médiévale (Bastard Battle), le journal de survie (Le Grand Jeu) et le western (Faillir être flingué), elle invite aujourd'hui son lecteur dans un braquage de vins millésimés conservés à Hong Kong, opéré par un trio de femmes. Rencontre avec la seule vraie écrivaine d'action en France.

 

Le décor de Bacchantes paraît sortir de nulle part : nous voici face à un bunker contenant une collection de grands crus à Hong Kong, juste avant un typhon. L'idée vous vient d'un coup ou est-ce que les éléments s'agrègent petit à petit ?

Céline Minard. J'aimerais bien savoir comment je fais ça, parce que cela me conviendrait d'avancer un peu… En l'occurrence, je voulais raconter un braquage depuis longtemps. Mais je ne voulais pas que ce soit une banque, enfin la banque à billets. Donc je cherchais une autre matière… J'ai pensé à une banque de sperme, et puis j'ai laissé tomber, et je me suis dit que, le vin, c'était aussi du liquide… J'ai entendu parler de certaines caves et entrepôts contenant des vins très chers, ce qui permet de régler des questions fiscales, des successions, des divorces… J'ai fait des recherches, mais je n'ai pu obtenir aucun renseignement tellement c'est planqué. Je suis quand même tombée, sur Internet, sur une cave à Hong Kong, qui ne faisait aucun mystère de son activité. Je me suis dit que c'était parfait.

C'est aussi un bunker ?

C'est exactement ce que je décris. Mais je n'y suis pas allée. Ce n'était pas la peine – tout comme je n'ai pas eu besoin d'aller dans l'Ouest américain pour écrire mon western, Faillir être flingué. C'est avant tout de la matière culturelle, littéraire, cinématographique, peu importent les sources. Je pourrais trouver marrant d'y aller maintenant, voir si ça colle. Pas forcément armée d'un tire-bouchon… Oh et puis si.

D'emblée vous pensiez à un gang de trois femmes ?

Je tâtonne beaucoup. Au départ, c'était une seule femme, mais ce n'était pas très rigolo, il faut pour un braquage une équipe très technique, cela fait partie des canons du genre. J'aime bien respecter les règles avant de les détourner.

Bacchantes est un livre très court. On a l'impression d'un fragment tombé d'un roc, le final d'un grand film d'action qui reste hors de vue. Comment se décide pour vous cette question du format ?

Oui, Bacchantes, c'est la petite pointe de l'iceberg. Je fais souvent des textes courts entre des livres un peu plus longs. Ce n'est pas forcément plus rapide à écrire. C'est la densité qui m'intéresse dans les formes très courtes : tout ce qu'on peut y mettre, les bourrer sans trop les craquer. Je travaille ligne à ligne, sans plan, en barrant beaucoup. C'est franchement pénible. Mais ça ne bouge pas tellement après. Tout est développé là. J'aimerais bien avoir 3 000 pages dans un tiroir et l'avoir extrait de ça, mais non.

C'est un récit d'action, avec des silhouettes qui apparaissent soudain, sans arrière-fond psychosocial.

Oui ce sont des silhouettes. On sait qu'elles sont spécialisées en ci ou en ça, qu'elles se sont rencontrées à telle époque, à tel endroit, mais c'est tout. La psychologie ne m'intéresse pas. Les personnages en ont une évidemment, mais c'est l'action qui les définit : ce qu'ils font dans le texte, la façon dont ils parlent. Les personnages se construisent en même temps qu'ils avancent et en même temps qu'on les lit, et que je les écris, même si j'en sais un peu plus au départ que le lecteur. Dans Le Grand Jeu, quand le personnage principal se retire dans la montagne, ce n'est pas à cause d'un trauma, je m'en contrefous. C'est la situation qui m'intéresse, la mise en situation et les tensions déjà en place. Je pense que l'écriture est une action, qu'elle est performative.

Les personnages apparaissent soudain, d'un bloc.

Le moment de l'apparition est brutal, il n'est pas amené. Tous mes textes commencent in medias res, comme on dit. Parce que je crois qu'on déboule dans le monde comme ça, qu'on est jeté dans le monde et puis qu'on se débrouille. Tout est déjà là, et on s'y balade. C'est comme la lecture : une histoire d'arpentage, de balisage. Quand on se repère dans un texte, ce n'est pas en lisant les mots les uns après les autres.

Vos descriptions sont très précises visuellement, mais c'est à la limite de l'abstraction. On est à la fois dans la matière sensible et le diagramme…

J'aime les mots précis, la technicité du vocabulaire et des lexiques. C'est une belle matière poétique, mais pas seulement. Ça permet de faire apparaître un monde précis. On ne dit pas « clou » pour dire « piton » par exemple, ce n'est pas la même chose. Non seulement c'est une matière qui sonne, mais cela produit des focales, comme des points d'hyperréalisme dans des choses qui sont beaucoup plus vastes, plus de l'ordre de la pensée que de l'espace. Sauf que pour moi toute pensée est spatiale.

Le film de sabre dans Bastard Battle, le western dans Faillir être flingué, maintenant le film de casse dans Bacchantes… Il y a beaucoup de cinéma dans l'arrière-fond de vos livres.

Pour celui-ci, j'ai regardé beaucoup de films de braquage, mais je n'ai pas vu grand-chose de magnifique, à part Dog Day Afternoon [Un après-midi de chien, Sidney Lumet, 1975], qui est un chef-d'oeuvre. Il s'agit de braquer une petite agence où il n'y a rien ; Al Pacino cache un fusil dans un grand paquet de fleurs qu'il n'arrive pas à défaire… Le braquage devait se faire en trois minutes, et ça dérape, ça dure trois jours. C'est catastrophique, mais ô combien révélateur sur le rôle des médias, de l'argent, de la foule – c'est aussi un film très politique. J'ai un rapport bizarre au cinéma. C'est quand même l'inverse d'un livre, les images sont déjà faites et montrées, alors qu'on doit se les fabriquer quand on lit. Ce qui m'intéresse, comme dans les autres arts, c'est d'y piquer des choses compliquées à reproduire à l'écrit. Par exemple, je ne sais pas s'il est plus difficile de filmer ou d'écrire une poursuite en voiture ou une bagarre. C'est difficile à écrire, ça je peux vous le dire, difficile de faire passer la simultanéité des mouvements, leurs positions relatives, ligne à ligne…

Que pensez-vous de Quentin Tarantino ? Vous partagez avec lui l'imagerie de l'amazone ou de la guerrière, celles de Kill Bill ou de Boulevard de la mort. On se dit qu'il doit y avoir là des choses qui peuvent vous plaire et d'autres qui vous débectent…

Ça me fait les deux. Le problème de Tarantino, c'est qu'il met très souvent en scène des femmes d'action hyperfortes, très douées pour faire sauter des têtes ou faire des cascades, mais ce sont toujours des femmes qui sont passées par des violences masculines. Toujours. La scène originelle, toujours la même, est celle de la domination absolue et violente d'une femme par un homme, et c'est ce qui permet sa libération. Je trouve ça très gênant. Après, la libération en elle-même, ça ne me dérange pas du tout, bien au contraire. J'ai beaucoup aimé Boulevard de la mort, mais ce trauma obligatoire sans lequel Tarantino ne peut faire son film, je trouve cela assez terrible. C'est ce que je ne veux surtout pas faire.

Vous parliez de dimension politique tout à l'heure. Y en a-t-il une dans Bacchantes ? Ce gang de femmes met en péril la richesse de fortunes internationales…

Oui, ça parle de la valeur, de la collection, du collectionneur. Et du vin, donc. Le vin, parce qu'il se boit. Il y a plein de collectionneurs qui ne boivent pas leurs bouteilles ultrachères, qui les vendent ou les échangent, et c'est tout. Une bouteille de vin, une fois que vous l'ouvrez et la buvez, vous la pissez, hein ! Vous regardez une oeuvre d'art, vous n'êtes pas obligé d'y foutre le feu. C'est donc très périssable cette valeur qui aide à régler des successions, on peut la détruire mais en en jouissant – ce n'est pas comme mettre le feu à un tas de billets. Cela m'intéressait beaucoup que les braqueuses puissent dire : « On n'a pas du tout envie de bouger nous, on est très bien là, à boire 100 000 bouteilles. » On ne sait pas si c'est un retranchement, une prise d'otages (elles prennent en otages les bouteilles comme autant de corps organiques) ou un braquage de fric.

La question du luxe est souvent présente dans vos livres.

C'est vrai. C'est la question de savoir ce qu'est le vrai luxe. Et ça peut être un oreiller de plumes sous un tipi, dans le Far West. Ça c'est du vrai luxe. Parce que c'est beau et pas seulement confortable. Le vrai luxe, c'est peut-être la diététique, en passant par les très bons vins. C'est peut-être vivre dans des paysages à couper le souffle.

Est-ce que vous diriez que l'écriture est un luxe ?

Absolument pas. C'est une nécessité. Pour moi, c'est une façon de respirer, ce n'est pas du confort non plus.

BACCHANTES, Céline Minard, éd. Rivages, 106 p., 13,50 E.

PRÊTES À TOUT CASSER

Prises en otages par un trio de femmes complètement délurées, les bouteilles de la « cave la plus sécurisée de Hong Kong » - 350 millions de dollars et de nombreux propriétaires à l'international - sont autant d'âmes menacées par ces bacchantes contemporaines. Sauf que, contrairement aux personnages de la tragédie d'Euripide, la Brune, la Bombe et la Clown ne dévorent pas. Elles boivent, elles rient, elles cassent et elles savourent, le temps d'installer autour de ce décor de guerre un système d'explosifs prêt à tout raser.

Deux mondes s'opposent. D'un côté, le propriétaire-négociant Coetzer accompagné des flics attendent à l'extérieur, armés, pour faire cesser cette menace de destruction ; le rythme est lent, l'ambiance est aux responsabilités, du solide - dur d'avoir l'esprit léger quand on a tant à perdre. De l'autre côté, celui des braqueuses, du plaisir immédiat, du travestissement, de la vacuité, du liquide - face à l'envoi de gaz lacrymogènes dans l'entrepôt, la Clown sort, danse, mime un rejet absolu des techniques employées par ses opposants, puis retrouve son luxe temporaire. D'autant qu'un troisième principe de réalité leur est à tous imposé : l'arrivée imminente d'un typhon qui précipite l'urgence de libérer le bunker de ces affreuses canailles.

Céline Minard offre encore une fois un texte très visuel, qui emprunte au genre du film de braquage ses codes - tout en les déplaçant - et son rythme contrasté, alternant les suspensions de temps et les fulgurances d'actions. Fulgurances aussi vives que celles qui caractérisent ce livre aussi court qu'intense : explosif. M. F.

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