« Descousu et hardy »

« Descousu et hardy »

Faite d'avancées, de reculs, de ruptures, la langue de Montaigne épouse les sauts et les gambades de son esprit, le tout en français et en gascon mêlé de latin et du cru parler soldatesque.

Vouloir évoquer en quelques lignes la langue de Montaigne est un projet à peine moins invraisemblable que de vouloir résumer les Essais. Mais ne pas aborder la langue de Montaigne dans un dossier qui lui est consacré serait une entreprise tout aussi absurde, tant les Essais sont d'abord l'essai d'une langue. Contrairement à nombre de ses contemporains, Montaigne n'a pas laissé d'écrit théorique séparé (art d'écrire ou préface) décrivant la langue qu'il pratique. En revanche, les Essais fourmillent de références explicites à ses langues, celles qu'il parle, celles qu'il entend et éventuellement admire, et à sa langue, celle qu'il forge dans l'invention de l'essai (nous laissons de côté le fait qu'il écrive aussi l'italien, qu'il adopte, au cours de son voyage en Italie, dans son Journal). L'existence d'annotations manuscrites de sa main, dans les archives du Parlement de Bordeaux, dans les marges de l'« Exemplaire de Bordeaux » ou dans celles des livres qu'il a lus et qui nous sont parvenus, nous renseigne par ailleurs sur la matérialité graphique, et indirectement orale, du français tel qu'il le pratiquait au quotidien (sur ce point, nous renvoyons le lecteur à la toute récente synthèse d'Alain Legros dans le Bulletin de la Société internationale des amis de Montaigne, 2018-1).

La langue littéraire se forge d'abord au croisement de plusieurs langues, dont elle garde les traces. Montaigne a été élevé en latin. L'épisode est connu : il raconte, dans « De l'institution des enfants », comment, sous l'égide d'un père humaniste et soucieux de pédagogie, toute la maisonnée s'était mise à parler latin, domestiques inclus, « tant qu'il en regorgea jusques à nos villages tout autour » (I, XXVI). Ce latin, qu'il a parlé et écrit, dans lequel il a joué - avec bonheur - des tragédies dans le cadre du collège de Guyenne, a marqué son lexique, sa syntaxe et le choix de ses rythmes, comme il a contribué à forger son esprit : « le langage Latin m'est comme naturel : je l'entens mieux que le François », écrit-il à la fin de sa vie, dans le livre III, même si c'est pour préciser : « il y a quarante ans, que je ne m'en suis du tout poinct servy à parler, ny guere à escrire » (III, II). La langue des humanistes et des humanités n'est cependant pas nécessairement l'horizon linguistique de Montaigne : peut-être parce que cette langue est profondément sienne, il regarde aussi celles de ses « voisins » immédiats (I, XXVI), en particulier les variétés d'une langue gasconne particulièrement expressive. Celle-ci n'est certes pas une langue de lettrés comme l'est le latin, mais c'est une langue de soldat, « un Gascon, qu'[il] treuve singulierement beau, sec, bref, signifiant, et à la verité un langage masle et militaire [...]. Autant nerveux, et puissant, et pertinent, comme le François est gracieux, delicat, et abondant » (II, XVII). Un gascon qu'il peut faire sien par moments dans les Essais (dont les contemporains ont relevé les gasconismes) quand il s'avère dire plus exactement les choses que le français : « Au rebours c'est aux paroles à servir et à suyvre, et que le Gascon y arrive, si le François n'y peut aller » (I, XVI) ; un gascon cependant très certainement bien moins présent et bien moins sensible à l'écrit qu'il ne l'était à l'oral (« Mon langage françois est alteré, et en la prononciation et ailleurs, par la barbarie de mon creu », ibid.).

Ainsi, parmi ces choses de la langue et de l'écrit que Montaigne nous dit aimer, certaines relèvent de la lecture, tandis que d'autres constituent plus certainement un idéal d'expression. Montaigne lecteur aime la poésie « d'une particuliere inclination », elle le touche et le frappe (« la sentence, pressée aux pieds nombreux de la poësie, s'eslance bien plus brusquement et me fiert d'une plus vive secousse », dit-il toujours en I, XXVI), mais pour son « parler », il choisit la prose :

Le parler que j'ayme, c'est un parler simple et naif, tel sur le papier qu'à la bouche ; un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant delicat et peigné comme vehement et brusque : plustost difficile qu'ennuieux, esloingné d'affectation, desreglé, descousu et hardy : chaque lopin y face son corps ; non pedantesque, non fratesque, non pleideresque, mais plustost soldatesque, comme Suetone appelle celuy de Julius Caesar. (I, xxvi)

S'il écrit en français, la « grâce » et la « délicatesse » dont il crédite cette langue sont manifestement tempérées par l'horizon d'une langue plus « masle », ce gascon naturel au sens où c'est celui de sa terre. Ce parler « hardi », « soldatesque » mais aussi et surtout « descousu » ou « desreglé » est en effet celui qu'il revendique pour lui-même :

J'ay volontiers imité cette desbauche qui se voit en nostre jeunesse, au port de leurs vestemens : un manteau en escharpe, la cape sur une espaule, un bas mal tendu, qui represente une fierté desdaigneuse de ces paremens estrangers, et nonchallante de l'art. Mais je la trouve encore mieus employée en la forme du parler. (Ibid.)

Dès le livre I, ainsi, les Essais écrivent ou décrivent une poétique qui leur est propre, en même temps qu'ils l'inventent. Montaigne réfléchit à sa langue, l'observe et la commente, au fil de la rédaction, en travaillant cette langue qu'il se donne sans la séparer de la manière dont il construit une figure de lui-même dans la pratique des Essais. La question de l'adéquation de la langue à l'identité de celui qui écrit est ici essentielle, et c'est l'une des raisons pour lesquelles Montaigne condamne si explicitement la rhétorique (quand bien même il ne manque pas d'en user) :

L'eloquence faict injure aux choses, qui nous destourne à soy. Comme aux accoustremens c'est pusillanimité de se vouloir marquer par quelque façon particuliere et inusitée : de mesmes, au langage, la recherche des frases nouvelles et de mots peu cogneuz vient d'une ambition puerile et pedantesque. Peusse-je ne me servir que de ceux qui servent aux hales à Paris ! (I, XXVI)

La rhétorique, en effet, « art piperesse et mensongere », agit comme un déguisement, elle « tromp[e] [...] notre jugement » en masquant, pis, en corrompant « l'essence des choses » (I, LI). En conséquence, Montaigne cherche un langage efficace, qui soit le vecteur des choses et non leur masque, qui se fasse oublier plutôt que de s'exhiber en vains ornements (« Je veux que les choses surmontent, et qu'elles remplissent de façon l'imagination de celuy qui escoute, qu'il n'aye aucune souvenance des mots », I, XXVI), mais aussi un langage qui lui ressemble, lui qui se montre d'abord en gentilhomme gascon et en soldat. Sa langue, ainsi, traduit sa nature et lui assigne une place et un rôle :

J'ay naturellement un stile comique et privé, mais c'est d'une forme mienne, inepte aux negotiations publiques, comme en toutes façons est mon langage : trop serré, desordonné, couppé, particulier ; et ne m'entens pas en lettres ceremonieuses, qui n'ont autre substance que d'une belle enfileure de paroles courtoises. (I, XXVII)

Elle traduit de ce fait une éthique à laquelle il entend se tenir, même si elle peut le desservir : « Je hay à mort de sentir au flateur : qui faict que je me jette naturellement à un parler sec, rond et cru qui tire, à qui ne me cognoit d'ailleurs, un peu vers le dedaigneux » (ibid).

Véhément, difficile, hardi, sec, rond et cru : autant de caractéristiques que l'on peut attacher à ce style dit « soldatesque ». Or peuvent être considérées comme soldatesques la vaillance et la bravoure du gentilhomme, l'efficacité du militaire mais aussi la familiarité masculine des armées (« il faut laisser aux femmes cette vaine superstition des paroles », écrit-il ainsi en I, XLIX, commentant par là le fait qu'il vient d'utiliser l'expression « se torchoyent le cul », au sujet des anciens).

La langue de Montaigne se caractérise aussi par une liberté de la parole qui se marque par la crudité de l'expression ou le choix des images concrètes, mais alliés d'une part à une grande efficacité de l'expression, servie par le rythme, le lexique autant que la syntaxe, ainsi qu'à une grande difficulté conceptuelle, un usage de la formule, de la concision et de l'ellipse qui obligent le lecteur à l'effort et sont le témoin d'une langue qui se refuse à la facilité ou à la complaisance. Ajoutons que les images empruntées à l'univers nobiliaire, plus précisément équestre, militaire ou cynégétique, sont bien plus fréquentes qu'une expression qu'on dirait aujourd'hui « cavalière » : les Essais déploient un univers conceptuel à l'image directe et continue de l'univers matériel de son auteur. La figura qu'il élabore dans les Essais a, par sa langue, quelque chose d'une noblesse virile, consciente d'elle-même mais pratiquant une forme de simplicité d'action (par opposition aux minauderies de cours et aux circonlocutions des orateurs), et pas bégueule.

La langue, par ailleurs, essaie de se calquer sur les mouvements de l'esprit (plutôt que de la pensée) : « Mon stile et mon esprit vont vagabondant de mesmes » (III, IX). De fait, la langue de Montaigne est intimement liée à la manière dont se construit le texte, à l'image de l'exercice du jugement. Ce jugement, qu'il décrit comme marchant « qu'à tastons, chancelant, bronchant et chopant » (I, XXVI), fait d'avancées insatisfaisantes, de reculs, de chemins obliques et de perspectives incomplètes, il nous dit aussi qu'il fonde la bigarrure des Essais. Son exercice se confond avec la construction du texte. De ce fait, ruptures ou coutures, marques de ligatures et figures de progression sont très apparentes, afin de mettre en scène le mouvement de l'imagination, au sens de la Renaissance, soit comme support même de l'exercice conceptuel. Les Essais prennent ainsi paradoxalement corps grâce à une structure souple et polymorphe, dans lequel l'esprit du locuteur peut cheminer au gré des rencontres et des associations d'idées. Mais cette structure linguistique n'est pas la plume du hasard, elle est travaillée, comme la peinture du « moy ». Il ne faut donc pas prendre Montaigne au pied de la lettre quand il prétend : « si je dois nommer stile un parler informe et sans regle, un jargon populaire et un proceder sans definition, sans partition, sans conclusion » (II, XVII).

Professeur de littérature Violaine Giacomotto-Charra est membre du centre Montaigne, de l'université Bordeaux-Montaigne..

LE PLAISIR DU TEXTE

Lorsqu'on rouvre les Essais après les avoir longtemps délaissés, se retissent les fils d'une conversation interrompue. Cette sensation si spéciale, intacte en dépit de plus de quatre siècles de distance, la nouvelle édition établie par le philologue et latiniste Bernard Combeaud (1948-2018) invite à nouveaux frais à la revivre. On ne va pas retracer ici dans sa totalité l'historique de la réception d'une oeuvre dont les premiers exemplaires ont commencé à circuler en 1580, avant qu'en 1595 Marie de Gournay, « fille d'alliance » (dans toute l'ambiguïté du terme) de Montaigne, propose une mouture posthume, bourrée d'ajouts autographes et complétée du troisième et ultime livre. Une version considérée depuis comme celle de référence, on n'ose dire canonique, tant ce mot convient mal à un auteur aussi libre. Au-delà des topiques pour tableau noir (l'amitié, les cannibales, etc.), au-delà de maximes devenues des poncifs, tels le « Connais-toi toi-même » et autre « Que sais-je ? », lire Montaigne in extenso tient souvent du parcours du combattant. Non en raison du contenu, encore moins d'une quelconque obscurité, mais par le français ancien, dit « moyen français », dans lequel ces écrits ont été rédigés. Pour ajouter à la difficulté, le texte original, à la ponctuation dont la logique souvent échappe, est truffé de citations latines, grecques, d'italianismes et d'espagnolades, auxquelles il faut ajouter les figures de style et les tournures gasconnes de l'auteur, autant d'obstacles délicats à franchir pour le lecteur contemporain. Il existe bien de nombreuses transcriptions en français moderne, mais ces versions tiennent, quant à la saveur de la langue, du surgelé en regard de la haute cuisine.

Les éditions savantes ont fait de louables efforts. La dernière Pléiade en date, dirigée par Jean Balsamo, respecte scrupuleusement les archaïsmes de la langue originale, mais facilite la lecture en renvoyant la traduction des citations latines, non en notes rejetées en fin de volume, mais en pied de page. Ce volumineux volume, fidèle au dernier état du manuscrit original, fera le miel des initiés. Sous couvert d'une modestie de convenance (s'attacher avant tout au « plaisir du texte »), Bernard Cambeaud a fait preuve d'une grande ambition : rendre accessible à tous sans la dénaturer une oeuvre aussi hors temps qu'inestimable. En la dépouillant tout d'abord des pesanteurs d'un appareil critique aussi intimidant qu'envahissant. Les citations latines sont bien là, mais dans le corps du texte, et traduites avant que le lecteur, pour le coup averti, en déguste la version originale. L'approche du maître d'oeuvre relève du travail d'un ravaudeur de fresque ou de tapisserie où, écrit-il, « on ne doit rien voir du passage du restaurateur ». De fait, la musique de Montaigne, que son transcripteur a soumise, avant de la fixer sur la page, à l'épreuve du « gueuloir » flaubertien, gagne en cursivité et fluidité, sans rien perdre de sa sève ni de sa réjouissante crudité. A. D.

Les Essais, Montaigne, nouvelle édition établie par Bernard Combeaud, éd. Robert Laffont/Mollat, « Bouquins », 1 126 p., 32 E.

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

Frantz Olivié :
« La financiarisation du livre est en train de produire une culture d'aéroport inepte »

Nos livres

À lire : Poésie, etc., Guy Debord, éd. L'Échappée, « La Librairie de Guy Debord », 528 p., 24 E.

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

MAI :

► Roberto Bolaño, et de deux : en complément de l'ensemble « Il faut relire » consacré à l'écrivain

► Entretien avec Jacopo Rasmi : avec Yves Citton, il signe l'essai Générations collapsonautes