« Comment le sida brûla mes idoles »

« Comment le sida brûla mes idoles »

Dans la pièce Les Idoles, Christophe Honoré fait revivre six artistes qui l'ont accompagné depuis sa jeunesse, période à laquelle il a dû faire face à leur disparition tragique. Emportés par l'épidémie du sida, ils se nomment Jacques Demy, Bernard-Marie Koltès, Hervé Guibert... et sont écrivains, dramaturges, essayistes et journaliste. Sur les planches, les comédiens visent juste en réchauffant un souvenir ému de ces vies ranimées. 

Par Eugénie Bourlet.

« Comment le sida brûla mes idoles » : c’est ainsi que la voix de Christophe Honoré brise le silence d’une scène encore obscure pour annoncer le motif de sa dernière création jouée au théâtre de l'Odéon. Ces idoles sont au nombre de six et présentent des profils multiples. On y trouve des cinéastes, Jacques Demy et Cyril Collard, ce dernier ayant aussi été romancier, tout comme Hervé Guibert, un autre personnage. Il y a aussi deux dramaturges, Bernard-Marie Koltès et Jean-Luc Lagarce et un journaliste, Serge Daney. Tous ont un point commun : avoir été fauchés par le virus du sida entre 1989 et 1995. Les voilà ranimés le temps d’une performance théâtrale sous forme d’hommage par le réalisateur des films Les Chansons d’amour, Les Bien-aimés et plus récemment Plaire, aimer et courir vite. Dans ce dernier, il traitait déjà le cheminement d’un homosexuel atteint du sida qui oscillait entre carpe diem et mélancolie. Sur les planches, Les Idoles n’est pas le récit d’une mort à venir, mais de morts à rebours.

Tirés de l’éternité

Dans Les Idoles, le personnage de Bernard-Marie Koltès, sous les traits de Youssouf Abi-Ayad, déclame : « Le sida ne m’a pas détruit, il m’a gelé ». La performance réchauffe le souvenir des disparus. En les incarnant librement, les comédiens réactivent leur héritage dans nos mémoires. Revenant sur son processus créatif dans la présentation de la pièce, Christophe Honoré explique en avoir écrit le livret au fur et à mesure des répétitions, au gré des improvisations des unes et des autres, pour « tenter que le texte soit le lieu d’une vie revécue ». D’où cette grande liberté d’interprétation. Si les personnages se nomment et récitent ponctuellement des bribes de leurs oeuvres, ils laissent surtout éclater leurs désirs dans des aller-retours entre les créateurs et leurs créations. C’est par exemple Marlène Saldana, Jacques Demy en fourrure sur peau nue qui danse sur la « Chanson d’un jour d’été », tirée du film célèbre de ce dernier Les demoiselles de Rochefort. Ou Harrison Arévalo devenu Cyril Collard, qui se glisse dans le public pour recevoir le prix du meilleur film du festival de Cannes 1993, obtenu dans la réalité de manière posthume. Les acteurs jouent avec les accessoires de ce décor dépouillé d’une ville industrielle (arrêt de bus, sièges de métro, colonnes de béton) au gré de leurs souvenirs et surtout, de leurs envies du moment. Honoré fait fi du réalisme dans ce voyage qui ramène davantage ses idoles à notre présent que nous dans leur passé.

Des vies fantasmées 

Ce recul permet une inventivité, une créativité décuplées : les artistes défunts, au milieu des danses et des chants, confrontent leurs positions sur l’articulation du sida au sein de leur œuvre, balancent fantasmes et frustrations. La légèreté qu'évoquent leurs souhaits irréalisés contrebalance l’inéluctable de la maladie qui les a emportés trop tôt, parfois très jeunes. Ils reviennent sur la disparition de Rock Hudson et donnent une leçon à Elizabeth Taylor, organisatrice de galas de charité à Hollywood. La vitalité du désir se confronte sans cesse à la menace de la mort. À l’aube de leur disparition sur scène, les six personnages s’inventent un amant commun et cherchent à lui donner un nom dans une scène comique et touchante. L'unique réalité impérieuse et centrifuge est celle de la tragédie du sida qui frappe de toutes ses forces ces fantaisistes rêveurs.

Il y a aussi des scènes très solennelles, sous forme de monologues, par exemple lorsque Marina Foïs-Hervé Guibert fait le récit d’un de ses textes tiré d’À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, qui raconte la mort de Foucault dans une tirade brillante et poignante. Comment faire mourir une seconde fois ces idoles emportées il y a vingt ans par l’épidémie du sida ? Honoré fait le pari d’une scène douce-amère qui, à l’image de toute la pièce, ne brûle pas ces artistes mais leur insuffle à nouveau la chaleur de comédiens ô combien vivants. 

 

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Les Idoles, un spectacle de Christophe Honoré. Avec Youssouf Abi-Ayad, Harrison Arévalo, Jean-Charles Clichet, Marina Foïs, Julien Honoré, Marlène Saldana. Du 11 janvier au 1er février au théâtre de l’Odéon, les 6 et 7 février à la Comédie de Caen - CDN de Normandie, les 14 et 15 février au Granit - Scène nationale de Belfort. 

 

Photo : Marina Foïs, Youssouf Abi-Ayad et Marlène Saldana dans Les Idoles de Christophe Honoré © Jean-Louis Fernandez

Entretien

Aurélie Charon © S.Remael/Ed. L’Iconoclaste

Aurélie Charon
Autrice de C'était pas mieux avant, ce sera mieux après (L'Iconoclaste)

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NUAGE ORBITAL, Taiyô Fujii, traduit du japonais par Dominique et Frank Sylvain, éd. Atelier Akatombo

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