« Allô Beauvau ? »

« Allô Beauvau ? »

Yeux crevés, mains arrachées... Malgré la violence des manifestations, l'arsenal policier pose question, jusqu'au sein des forces de l'ordre.

Un article publié en mars 2019, maintenant en accès libre.

Un homme isolé vu de dos, face aux CRS : « Vous tirez hein ? C'est facile, hein ? Nous on n'a pas d'armes on n'a que des cailloux ! » La Haine s'ouvrait sur cette image documentaire. Le film culte avait à l'époque été inspiré par l'affaire Makomé M'Bowolé, un jeune homme de 17 ans tué d'une balle dans la tête par un policier lors de sa garde à vue dans le 18e arrondissement de Paris. La Haine scella dans les esprits une détestation réciproque entre la police et la jeunesse de banlieue : dix ans après, les cités prenaient feu après le décès de Zyed Benna et Bouna Traoré, alors qu'ils étaient poursuivis par des policiers à Clichy-sous-Bois. En 2016, la mort d'Adama Traoré dans une gendarmerie du Val-d'Oise, dans des conditions encore troubles, a suscité une nouvelle flambée d'indignation et la création du collectif Justice pour Adama. Celui-ci a participé à l'acte XII des gilets jaunes - qui défilaient pour dénoncer les violences policières. C'est tout un symbole : jusqu'alors assimilées dans les esprits aux banlieues et à certaines franges de la gauche radicale, la dénonciation des violences policières et la haine des forces de l'ordre ne se cantonnent plus, avec les gilets jaunes, à ces seules catégories de la population. On est loin du « J'ai embrassé un flic » de Renaud, des attentats de janvier 2015.

Par-delà les clivages habituels

À cet égard, la France paraît partagée. La cagnotte lancée au profit des forces de l'ordre, récoltant quelque 1,5 million d'euros, a certes manifesté un soutien important, 61 % des personnes interrogées dans le sondage du Nouveau Magazine littéraire jugeant « inacceptables » les violences dont faisaient l'objet les policiers. Mais, dans le même temps, 50 % jugent « inacceptables » les violences contre les manifestants. Ces dernières semaines, la dénonciation des « violences policières » et la remise en cause des « armes intermédiaires » de la police (le LBD 40, dont l'ancêtre est le flash-ball, et la GLI-F4, qui contient de l'explosif) se sont imposées dans la sphère publique par-delà les clivages habituels. Le criminologue Alain Bauer - notamment ancien conseiller sécurité de Nicolas Sarkozy et de Manuel Valls - émet ainsi de fortes réserves à ce propos, en particulier sur les GLI-F4, qu'il considère comme « la plus dangereuse et la plus rare des armes disponibles dans les arsenaux policiers de maintien de l'ordre pour la "gestion démocratique des foules" », avant d'ajouter : « Elle n'a rien à [y] faire. » L'écho médiatique donné à ce débat fait suite au référencement méthodique du journaliste et documentariste David Dufresne, publié sur Mediapart, sous le titre « Allô place Beauvau ». Il recense sur Twitter, depuis le début du mouvement, les blessures chez les manifestants, en indiquant à chaque fois toutes les informations à disposition : date, lieu, type d'incident, type d'arme, source, photos ou vidéos, etc. Sur 428 signalements au 15 février, il décompte 1 décès, 20 éborgnements, 5 mains arrachées et 189 blessures à la tête.

« Ce qui est nouveau, observe Alain Bauer, c'est l'ampleur des blessures graves pour des citoyens qui ne sont pas préjugés criminels ou délinquants, et qui rentrent dans la catégorie de la majorité traditionnellement rurale et silencieuse. » En effet, les « novices » des manifestations, ne connaissant pas les armes de la police, s'en défendent moins bien que d'autres : d'où certains cas de mains arrachées par des grenades que les manifestants ramassent avant qu'elles n'explosent. Pas un mot côté Beauveau ou Élysée. Christophe Castaner se refuse à remettre en cause ces armes, alors que des vidéos montrent sur le web de clairs dérapages (coups de poings ou de pieds répétés sur des hommes immobilisés). Selon Vanessa Codaccioni, maître de conférences à Paris-VIII, spécialiste de la justice pénale et de la répression, « ces violences deviennent de moins en moins « invisibilisables » : « Elles sont trop nombreuses, trop massives, trop graves. » La politologue évoque la « prise de conscience d'un traitement des manifestations qui précédemment minorait les violences policières ». Arnaud-Dominique Houte, historien de la gendarmerie, des polices et de la sécurité à la Sorbonne, interroge leur démesure : « Ce n'est pas parce que nous sommes dans un État de droit, ce que je ne remets pas en question, que la police serait miraculeusement exempte de tout reproche. Au contraire : l'exigence démocratique, c'est de faire la lumière sur ces problèmes. » Il ajoute : « Il faudrait interroger l'effet pervers de la dotation en armes non létales (flash-balls puis LBD aujourd'hui), qui ont l'avantage de ne pas tuer mais qui peuvent mutiler et blesser. Leur banalisation relative pose question et mérite débat. » Ces « blessures de guerre », ainsi qualifiées par certains médecins, ne datent pas des gilets jaunes : c'est une grenade offensive qui a tué Rémi Fraisse au barrage de Sivens en 2014, c'est un flash-ball qui a éborgné l'étudiant Jean-François Martin alors qu'il manifestait contre la loi Travail à Rennes en 2016.

« En France, la technique employée aux fins de multiplier interpellations et défèrements, dynamique de répression judiciaire employée comme indicateur d'efficacité politique [...], multiplie les confrontations [...] susceptibles de produire [...] le retournement de la foule et sa solidarisation avec les éléments les plus radicaux », écrivent les chercheurs Fabien Jobard et Jérémie Gauthier dans Police : questions sensibles (PUF, 2018).

Et les voisins européens ?

La France, selon eux, est particulièrement répressive au regard de ses voisins européens (Allemagne, Suède, Grande-Bretagne, Pays-Bas, Suisse), qui préfèrent la « désescalade » de la violence et n'utilisent pas les armes décriées dans notre pays. Les policiers ne se voient pourtant pas travailler sans ces armes intermédiaires. Eddy Sid, représentant du syndicat Unité SGP, qui par ailleurs rappelle que les policiers font eux-mêmes partie des catégories socia les représentées par les gilets jaunes et insiste sur la violence qu'ils subissent en manifestation (1 000 blessés depuis le début du mouvement, selon le ministère de l'Intérieur), est ferme : « Si nous ne les avions pas, on se retrouverait avec des scènes de lynchage des policiers. » La formation des policiers est aussi mise en cause : elle serait moindre au regard de nos voisins européens (un an en moyenne en France, deux en Allemagne). De plus, leur suivi psychologique n'est pas systématique alors qu'on exige d'eux un parfait sang-froid, y compris face aux déferlements de haine : les forces de l'ordre connaissent un taux de suicide supérieur à la moyenne nationale, selon un rapport du Sénat en 2018.

L'adage selon lequel « la haine attire la haine » ne fait pas exception lors des manifestations, selon Vanessa Codaccioni : « On assiste à une radicalisation conjointe : des manifestants, sous l'effet des agissements des forces de l'ordre, peuvent devenir de plus en plus en rage ; en retour la police devient de plus en plus brutale et violente. » Dernière phrase de La Haine : « C'est l'histoire d'une société qui tombe et qui, au fur et à mesure de sa chute, se répète sans cesse pour se rassurer "jusqu'ici tout va bien, jusqu'ici tout va bien". »

 

Photo : Placage au sol d'un individu par la police lors de acte 23 des gilets jaunes, le 20 avril 2019 à Bordeaux. © Valentino BELLONI/Hans Lucas/Via AFP

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